Récit de course : X-Alpine 2022 / à la conquête d’une 4ième étoile

Le téléphone sonne

Verbier, dimanche 10 juillet 2022 à 10h du matin. Communication avec ma femme.

Ma femme : « C’est formidable ta performance ! Comment tu as fait alors que tu étais malade ? »

Moi : « C’était trop dur, je ne referai jamais cette épreuve. Je suis allé trop loin pour trouver les ressources me permettant de finir. »

Ma femme : « Mais ton classement ne laisse pas transparaître cela, tu as volé ! »

Moi : « Cette X-Alpine n’est plus une épreuve pour moi, même le Tor des Géants est plus facile. Voilà je te le dis solennellement cette X-Alpine était pour moi la dernière. Je te le signe de retour à Paris »

Prélude

Elle m’avait échappée l’année dernière à Bourg Saint Pierre. Et c’est sur ce nouveau parcours conforme au format « 100M de l’UTMB » (M pour Miles) que j’obtiens, en m’arrachant littéralement, cette 4ième étoile que j’étais venue chercher l’année dernière pour ma fille.

Comme toujours j’attaque par les chiffres, comme ça c’est fait.

  • X-Alpine : 140 Kms et 9300 mètres de D+
  • Chrono : 32h24
  • Classement : 61ièm parmi 237 partants =>> soit classement appartenant au 3ièm décile des coureurs au départ.
  • 137 finishers (taux d’abandon de 42%) donc 61ièm / 137 =>>soit un classement appartenant au 5ièm décile des finishers.
  • Score UTMB Index : 541
Le nouveau profil sans Le Catogne mais ajout de l’X-Traversée en passant par le col des Chevaux

Dans la croyance en « l’effet rebond »

Autant l’avouer tout de suite. J’arrive à Verbier dans la nuit du jeudi au vendredi 8 juillet dans un état que je qualifie de convalescent. Je sors tout juste d’une infection. Je ne dirais pas que j’ai retrouvé « le Guane ». Je ne cours plus depuis 1 semaine. J’ai très peu de foi dans la méthode Coué. Pourtant je crois en « l’effet rebond » dont on parle dans les magazines bien attentionnés. Il y est fait mention qu’après être tombé malade le sportif retrouve un état de forme supérieur à celui qu’il avait avant l’épisode infectieux en raison du repos forcé que lui impose sa maladie. Et bien moi en arrivant à Verbier j’ai envie d’y croire !

Je mise tout sur mon repos forcé. Et peut-être que sur un malentendu…

Vendredi 8 juillet midi

Je suis au Chables pour prendre mon dossard. Il n’y a à proprement parlé personne en dehors de bénévoles. Le retrait s’exécute en 5 minutes. Je salue Ryan Baumann ancien finisher de l’X-Alpine. J’essaie de lui soutirer des secrets de sa réussite, histoire de me faire gagner des places. Mais las… Il n’y en a pas. Le secret c’est surtout qu’il a des qualités athlétiques exceptionnelles que je n’ai pas et donc que je ne peux rien en tirer. Le choix de ses gênes sur catalogue pour devenir un bon UtraTraileur c’est prévu pour le siècle prochain, encore faut il que les parents le veuillent bien.

Je télétravaille de ma chambre d’hôtel. Je fais des choses passionnantes en mangeant des pâtes. Et j’essaie de faire des siestes pour optimiser l’effet rebond. Je n’arrive pas à m’endormir même si je m’y emploie en déployant tous les dispositifs : je ferme les yeux, je me détend, je ne mange pas trop (erreur !), je mets de la musique (pas non plus une bonne idée ça).

Il ne se passe rien si ce n’est que je suis bien fatigué à 21h10, heure à laquelle je prévois de prendre une douche avant de revêtir la tenue de combat de « l’UltraTraileur qui croit fermement en l’effet rebond ».

Top départ

Il est 22 heures. La température est exceptionnelle : une douceur qui caresse la peau. Il est prévu un temps magnifique tout le WE. Nous sommes très peu sur la ligne de départ (237 coureurs). On a de l’espace, aucune bousculade, personne qui veut se retrouver au premier rang parce que c’est très important pour lui de commencer par un sprint et d’exploser au 100ièm km. Que des Ultra traileurs raisonnables et raisonnés (c’est une expression très usitée par les temps qui courent) sur une course qui n’est pas du tout raisonnable. A ce propos les organisateurs dans leur discours de départ nous ont demandé expressément de juger si nous trouverons ce nouveau parcours plus difficile que l’ancien. Verdict à l’arrivée si on y arrive !

On attaque par la traversée de Verbier en passant devant le W. C’est un faux plat montant déjà casse pattes pour moi. Et je me sens déjà très mal. Cela part beaucoup trop vite. J’ai le souffle court d’un petit vieux. Je n’aime pas du tout le rythme que m’impose le peloton. Et puis le dénivelé semble calmer les ardeurs des plus audacieux. Nous sommes en rang d’oignons et nous mettons à marcher dans la pente. Un quartier de lune au-dessus de nos tête. Et j’en viens à la première anecdote qui va me faire un bien fou.

J’entends derrière moi un runner qui dit en substance : « Eh bien cela change ici, ce n’est pas comme au Refuge Barmasse où tu pénètres et il n’y a personne ». Et moi de répondre, « Le Refuge Barmasse ? Sur le Tor des Géants ? ». Et le runner qui s’exclame après avoir vu mon prénom sur mon dossard qui est dans mon dos : « Grégory c’est toi ! Mais ce n’est pas vrai, c’est moi Thibaut ».

Et là je tombe de mon arbre ! Et c’est avec une joie non dissimulée que je retrouve mon « Thibaut recherche désespérément » que j’ai vu pour la dernière fois sur la finish line du Tor des Géants ! C’est mon compagnon de galère d’un certain jeudi matin non loin du refuge Cuney alors que je viens de pleurer toutes mes larmes après avoir passé une nuit d’enfer. Quel bonheur de le retrouver. Comme je l’envie de savoir qu’il retourne sur le Tor cette année comme d’autres compagnons croisés l’année dernière. C’est surprenant comme cette épreuve, qui laisse aussi tellement de stigmates, vous attire encore et encore dans son antre tel un aimant comme si nous étions attirés par le chant des sirènes en sachant pertinemment que c’est aussi pour vivre des moments de souffrance intense.

Ce nouveau parcours nous fait passer sur un très beau chemin de crête qui surplombe Verbier. Le ciel est magnifique et c’est avec des sensations légèrement retrouvées que j’arrive au premier ravito tout là haut perché. C’est le premier moment de grâce. Et il y en aura d’autres.

Ravito Savoleyres à minuit 19 après 02h17 de course : Km 12.5 / Cumul D+ 1217 / clt. 145

Je prends mon temps à chaque ravito. Je bois de la Rivella du Coca, je mange une barre, une banane et surtout je remplis mes flasques car il fait chaud. Il s’ensuit la descente extrêmement roulante sur sa première moitié avec de larges chemin de 4*4 en direction de Sembrancher. Nous quittons très vite les paysages d’alpage pour les sous bois éclairés de nos frontales. La descente est longue, est longue, très très longue qu’elle n’en finit pas. N’ayant pas le Guane pour les raisons précitées en introduction je sens quelques faiblesses dans mes jambes. Je dois redoubler d’attention pour ne pas me prendre les pieds dans les rigoles d’eau qui traverse ce chemin hyper roulant. Le chemin traverse parfois une route bitumée. Et il nous arrive de nous perdre, c’est à dire de continuer sur la route et de manquer la bifurcation qui conduit à un sentier qui coupe les lacets. J’ai dû perdre au moins 10 à 15 minutes à jardiner à deux reprises. Oui les montres GPS peuvent servir, la mienne ne me donne que l’heure mais elle le fait avec une telle fiabilité que je ne peux m’en défaire. Et enfin voici Sembrancher qui m’est familier pour être le premier ravito de l’ancien parcours. Celui qui est au pied du Catogne.

Ravito Sembrancher à 02h41 après 4h38 de course : Km 29.6 / Cumul D+ 1388 / clt. 167

Toujours le même rituel : on remplit les flasques à raz bord, je bois de la Rivella, du Coca, je mange du chocolat, je prends des barres. Et c’est reparti pour 2000 mètres de D+ en ayant pour point de mire la Cabane d’Orny à 2820 mètres d’altitude (point culminant de la course). La montée jusqu’à Champex Lac n’est pas technique, j’avance assez lentement et je passe un très mauvais moment avec un gros problème gastrique. Mon ventre se gonfle comme un ballon de baudruche. Cela me brûle, j’ai particulièrement mal. Je suis contraint de marcher très très lentement. Je suis à la limite de rechercher un coin dans l’herbe pour m’allonger sur le côté et attendre que cela passe. Dans ma tête je passe en revue tout ce que j’ai pris au ravito de Sembrancher et je coche d’une croix tout ce qu’il ne faut plus prendre : chocolat / Rivella / Coca (pourtant on le donne aux nourrissons qui ont des problèmes gastriques) / bananes …. et ben il ne reste plus grand chose de permis au prochain ravito. Je dois prendre mon mal en patience. Et puis cela passe en quelques dizaines de minutes durant lesquels je suspecterais même un cancer de l’estomac. Soyez indulgent il est plus de 3h du mat et il est prouvé que c’est le moment de la journée (la nuit) où l’on est le moins lucide.

Ravito Champex Lac à 04h23 après 6h20 de course : Km 37 / Cumul D+ 2138 / clt. 152

Au ravito certains coureurs sont en peine et demandent la navette de retour. Moi je me sens bien. Je commence à avoir froid. Je mets la Gore Tex et longe le lac. Nous sommes bientôt entre chien et loup, on perçoit au-dessus des crêtes des massifs qui nous surplombent une lumière qui devient de plus en plus « bleutée » : l’aube pointe son nez. Et en parlant de massif il s’agit bien du massif du Mont-Blanc que nous allons gravir en nous dirigeant vers la cabane d’Orny, il s’agit de la plus grosse difficulté de cette X-Alpine à savoir +1400 mètres de D+ mais sur un terrain très compliqué : deux murs dans un pierrier.

Et il s’agit de mon deuxième moment de grâce : le levé de soleil en gravissant Orny. J’ai beaucoup de mal à monter, je n’ai pas le guane qui ne veut pas revenir, j’ai le souffle court, je manque de puissance dans la montée. Mais ce n’est pas grave, c’est beau et c’est tout ce qui compte.

C’est la sixième fois que je gravis Orny et en moyenne c’est bouclé en 2h50 (et après avoir essuyé les 1900 mètre de D+ du Catogne !), or cette fois-ci je vais mettre 3h12 mon plus mauvais chrono. C’est bien la traduction d’un état de méforme, « d’un jour sans ».

On commence par le pierrier de la mort qui tue, celui qui mène au col Breya. C’est un mur et très souvent on a besoin de ses mains pour grimper/contourner d’énormes blocs de pierre. On avance tout doucement, sans jamais s’arrêter. J’ai toujours le souffle court et je me remémore cette antienne : « Ne crains pas d’être lent, crains d’être à l’arrêt ». Alors tant que j’ai la force de mettre un pied devant l’autre, je continue inlassablement, poussé pour ne pas dire propulsé par la beauté des paysages qui m’entourent. Et c’est un réel plaisir de les voir s’illuminer au fur et à mesure que les rayons du soleil naissant les frappent. C’est ce qui distingue les expériences vécues par les traileurs de celles des randonneurs. Les traileurs sont sur le chemin 24/24 leur permettant d’être au rendez vous de configuration de lumières extraordinaires qui durent quelques dizaines de minutes alors que les randonneurs sont encore dans leur refuge en train de prendre le petit déjeuner ou encore en train de dormir. Et malheureusement après l’heure du rendez vous, il est trop tard.

Après le col Breya le parcours nous offre un peu de répit sur un chemin longeant le flanc de montagne. Il est assez court ce chemin, juste ce qu’il faut pour reprendre nos esprits…et attaquer le dernier mur en direction de la cabane d’Orny.

Ravito Cabane d’Orny à 07h31 après 9h28 de course : Km 46 / Cumul D+ 3600 / clt. 134

Et on attaque la descente, très technique « de la mort qui tue » en direction de Saleinaz puis de La Fouly. J’ai pour habitude de mettre autant de temps sur cette portion du parcours que j’en ai mis pour faire Champex / Orny c’est à dire 2h50. Las, cette fois je vais encore signer mon plus mauvais chrono : 3h12 quand je pénètre au ravito de La Fouly. Mes jambes sont faibles, je dois redoubler de vigilance pour éviter la chute fatale dans un pierrier. Et bien que l’on soit au petit matin, le soleil cogne sur le casque. Entre temps je salue d’un coup de chapeau le couple de retraité à Saleinaz qui attend les coureurs avec de l’eau devant un abreuvoir car il est impossible d’arriver à la Fouly sans avoir rechargé ses flasques depuis Orny. Je n’ai pas de bonnes sensations mais ce n’est pas grave j’en ai pris mon partie et puis je suis là avant tout pour profiter du paysages et saluer les très nombreux randonneurs qui viennent en sens inverse. Ils sont nombreux car nous sommes sur le parcours du TMB (Tour du Mont Blanc) entre Saleinaz et La Fouly attirant en cela de très nombreux visiteurs, pour ne pas dire pèlerins, en sac à dos.

Ravito La Fouly à 10h43 après 12h41 de course : Km 61 / Cumul D+ 4013 / clt. 115

Je prends mon temps à La Fouly et je vais désormais prendre du bouillon vermicelles à chaque ravito et franchement cela change la vie ! C’est pour moi une grande découverte. J’ai besoin de salé. Je n’en peux plus des sucreries. Et c’est tout ragaillardie que je quitte le ravito pour attaquer l’ascension en direction du col Fenêtre avant de bifurquer vers le col du Grand Saint Bernard.

Et cette fois je remplis mes flasques bien à fond. Et pourtant je me fais un peu peur, encore et encore comme chaque année, en ayant la crainte de manquer d’eau d’ici le ravito prévu dans plus de 3 heures sous un soleil de plomb.

Je ne peux pas dire que je passe un grand moment sur cette ascension. Toujours cette chappe de plomb sur ma tête, les jambes qui ne veulent pas fournir toute la puissance voulue, j’ai vraiment du mal à m’arracher. Après le col Fenêtre on redescend quelque peu, le ciel se couvre et le vent se lève. J’ai hâte d’arriver au ravito du Grand Saint Bernard, la température a chuté. A peine je pénètre sous la tente que j’ai envie de m’en extirper, il fait froid, le vent me glace. Vite, je remets ma Gore Tex.

Ravito Grand Saint Bernard à 14h05 après 16h03 de course : Km 75 / Cumul D+ 5399 / clt. 76

La montée vers le col des Chevaux n’aura jamais été aussi laborieux en 5 éditions. Je me traîne et me fais dépasser par de nombreux traileurs ce qui n’est pas dans mes habitudes dans les cols. En général je suis plutôt un bon grimpeur qui gagne des places dans ces configurations. Le Guane n’est toujours pas là…n’a jamais été aussi absent. J’aime beaucoup la descente en direction de Bourg Saint Pierre avec son barrage des Toules. C’est un moment de répit après la dangereuse descente du pierrier. Le paysage redevient plus pastoral avec des « prés aux vaches ». Cela dit je n’arrive pas bien à relancer, je cours quelques dizaines de mètres puis je dois marcher, je cours encore quelques dizaines de mètres, et je dois marcher… Au bout d’un moment c’est assez lassant, lorsque je suis le long du barrage, je ne fais que marcher en compagnie d’un groupe de 3 coureurs. Et puis dès que je leur dis que nous sommes « à moins de 15 minutes de BSP…si on court » tout d’un coup tout le monde se met en mouvement pour courir les deux derniers kms. Enfin cela ne dure pas non plus très longtemps car il y a une petite montée juste avant de pénétrer dans le village. Mais on sent comme un sentiment de délivrance. A BSP j’ai décidé de prendre mon temps et de bien manger…ce que j’ai laissé dans mon sac de change qui attend tous les coureurs.

Ravito Bourg Saint Pierre à 17h02 après 18h59 de course : Km 90 / Cumul D+ 5820 / clt. 92

J’ouvre mon sac de change pour y trouver un tupperware de fusili, de la pâte à tartiner crème de noisettes du Piémont que je me suis confectionnée moi-même et également un cookie (home made of course !). Et je ne sais pas ce qu’il se passe cela me requinque comme jamais !!!! J’avale tout (les pâtes) et les quelques cuillères à café de pâte à tartiner me font un bien fou. J’ai l’impression que je viens de changer de moteur à BSP ! Il s’agit de 20 minutes d’arrêt mais j’ai l’impression que je ne suis plus le même en sortant. J’attaque la montée vers la Cabane de Mille avec de nouvelles jambes. La température est encore élevée mais j’arriverai assez vite en altitude où le petit vent apportera sa fraîcheur.

Je monte d’une traite jusqu’à la cabane de Mille, rien à dire c’est propre comme trajectoire. Le guane est revenu. D’ailleurs mon chrono est pile poile celui que j’ai toujours réalisé sur ce parcours c’est à dire 2h45 peu ou prou.

Ravito cabane de Mille à 19h54 après 21h51 de course : Km 101 / Cumul D+ 6875 / clt. 81

Et voilà que commence le nouveau parcours de cette X-Alpine nouvelle formule, nouveau format 100M « by UTMB ». Je vais découvrir de nouveaux paysages, nouveaux sentiers, j’ai hâte de passer sur cette fameuse passerelle qui surmonte un glacier que je n’ai vu qu’en photo dans les magazines 🙂 !

Et ce chemin en direction de Brunet va être pour moi une pure merveille. Cela sera mon troisième moment de grâce. Le parcours est extrêmement alpin. Je serai complètement seul jusqu’à Brunet sans croiser qui que ce soit. Le soleil est couchant, le massif montagneux en face de moi est en train de se parer de couleurs chamarrées, violet, rose, cuivrée c’est selon. Mais c’est juste splendide ! C’est pour vivre des moments de grâce comme celui-ci que je cours ces épreuves et malgré les souffrances et les efforts requis, quels beaux moments de récompense.

Les photos ne rendent jamais ce que l’on peut voir de ses propres yeux immergés totalement dans ce décor. Je suis seul mais roi du monde !

C’est trop court…j’arrive déjà à ce qui semble être la cabane Brunet, la lumière va bientôt disparaître.

Ravito cabane Brunet à 21h43 après 23h40 de course : Km 110 / Cumul D+ 7124 / clt. 74

Et quel accueil à Brunet ! On me porte mon sac pour que je puisse prendre ma frontale. On me demande si tout va bien. Je suis chouchouté par des bénévoles très prévenants. Moi je vais rester ici. En fait je ne le sais pas encore, ici c’est le paradis avant l’entrée en enfer…

Je ne fais pas trop attention à ce qui nous attend. Je vois rapidement sur le topo qu’il y a deux petits cols avant une énorme descente vers Lourtier. Et c’est plutôt cette descente infernale qui me fait peur et retient toute mon attention, envahit mon esprit. Or j’ai bien tort de ne pas mesurer la difficulté qui m’attend, surtout en pleine nuit. Car devant soi il reste deux ENORMES difficultés que je sous estime complètement et qui vont me flinguer en plein vol.

Il fait nuit, la paysage est (ou tout du moins était) minéral. C’est très très alpin…mais dans quelques minutes on n’y verra plus rien ou tout du moins seulement ce que le faisceau de notre frontal voudra bien nous dévoiler. « Espace rétréci, difficulté endurcie » auteur inconnu.

Le chemin est escarpé, technique. Pour l’instant c’est du plat. Il fait noir. Cela me semble assez simple jusqu’à maintenant… jusqu’à devoir grimper. Et là cela grimpe de manière assez sèche. Et là je ne comprends plus ce qui m’arrive. Je lève un peu la tête et là horreur j’aperçois à un niveau beaucoup beaucoup trop haut des lumières de frontales qui me font comprendre que c’est une paroi, un mur, IMMENSE que l’on doit grimper. Je n’avais absolument pas réalisé, je n’étais pas psychologiquement préparé. Je prends un coup de bambou derrière la nuque tel que j’en ai rarement eu sur un Ultra. Je suis en train de traverser le pire moment de souffrance de cette épreuve. Sur les derniers hectomètres je suis à l’agonie. Non Grégory, non tu ne vas pas lâcher…cela serait la première fois que tu marques un arrêt sur une ascension, non, non, pas maintenant. Et pourtant mettre un pied devant l’autre sur cette pente qui doit être à au moins 25/30 % requiert de devoir piocher en moi de l’énergie que je n’ai plus. J’entends la voix de ce bénévole en haut de ce col infernal qui encourage le coureur qui est devant moi. Je lève la tête et horreur je n’y suis pas encore, si proche la voix…si loin la lueur de la frontale. Allez encore allez encore, j’ai l’impression de cracher mes poumons, je suis à deux doigts de craquer. Non tu ne t’arrêteras pas, pas maintenant, pas pour la première fois, tu ne signeras pas une première fois. Encore un pied devant l’autre. Je suis dans un autre espace temps, et puis…j’arrive enfin devant ce panneau qui marque le col. Je me retourne pour en connaître le nom, le nom de cet infâme : le col d’Avouillon. Le col qui a failli avoir raison de moi ! Je sens les endorphines d’en avoir fini. J’ai besoin de discuter avec le bénévole. Je lui demande ce qui reste à parcourir et puis elle est où cette fameuse passerelle ? Il fait nuit noir, devant moi que du noir et quelques lueurs de lucioles. Ce sont les frontales mais dont je ne comprends pas du tout la répartition. Il y en a partout, c’est complètement dispersé. Il m’explique,

« Tu vois tout en bas les trois frontales ? »

« Euh oui pas bien… et alors ? »

« Et bien c’est la passerelle. »

« Ah ! et ensuite c’est bientôt fini ? Mais c’est où Panossières ? »

« Ensuite cela monte, gentiment pour 300 mètres de D+…attention assez raide au début »

« Pas comme le col d’Avouillon quand même ? »

« …… » silence gêné.

Je ne demande pas mon reste et j’y vais. La descente est hyper technique. On ne voit rien c’est bien simple. Je perds un peu les rubalises. Un vrai jeu de piste. J’entends le brouhaha d’un énorme torrent que l’on ne voit pas, bien entendu. Alors on l’imagine. A quoi ressemble-t-il ? Je ne sais pas. Il y a un peu plus de monde désormais, je croise des coureurs. Et puis enfin je me retrouve devant le panneau de la fameuse passerelle tant attendue. Aucun éclairage public ici. Seule la lueur de ma frontale me permettra d’éclairer le plancher en grillage au dessus d’un vide, mais quel vide ? On ne voit rien du tout. On entend un énorme torrent qui semble passer en dessous.

La traversée de la passerelle est une aventure à elle toute seule. Le noir le plus profond m’enveloppe propice à toute l’imagination possible. Cette passerelle est très mobile. Il nous a été rappelé de ne pas courir sur celle-ci. Comment? Les ingénieurs n’ont pas calculé l’impact du passage de coureurs de l’X-Alpine ? C’est rassurant. Et franchement en imaginant le gouffre en dessous de mes pieds et en étant légèrement balloté par le tablier mobile alors que je suis tout seul sur cette passerelle et dont je ne vois pas le bout, je n’en mène pas large. Mais elle mesure combien cette passerelle ? Et si elle se rompt je m’accroche à quoi ? Oui c’est complètement absurde les films que l’on se fait, complètement irrationnel mais pourtant c’est plus fort que moi. L’adrénaline coule vraiment dans mes veines et mes pulsations augmentent ! C’est assez instinctif et animal comme sensation, cette sensation de peur irraisonnée, que je ne peux pas raisonner. J’ai vraiment les jambes qui flageolent ! Et c’est donc avec un soupir non dissimulé que j’arrive au bout.

Youpiii c’est fini ?

Non il reste les fameux 300 mètres de D+ à priori pas compliqués. Disons c’est ce que je pense. Mais c’est quoi ces coureurs qui redescendent ? Je vois des lueurs de frontales de coureurs dans le sens contraire du parcours que je m’apprête à emprunter. Je ne comprends rien. Ils abandonnent ?

Je commence une ascension, cela monte, cela monte. Et là je me fais surprendre une nouvelle fois. C’est un chemin de crête droit dans la pente. C’est une montée à 30% qui me cisaille les jambes net. J’ai le souffle court une nouvelle fois, je suis complètement surpris par ce qui m’arrive. Il faut une nouvelle fois piocher. Je n’ose pas lever la tête pour prendre le risque de voir des lueurs de frontale suspendues dans les airs me donnant une idée du mur qui reste à franchir. Autant ne pas savoir dans ces conditions dantesques. Mettre un pied devant l’autre et serrer les dents constitue pour moi la meilleure stratégie de gestion de course d’un coureur à l’agonie qui ne comprend pas bien ce qui lui arrive. NB : « le coureur à l’agonie » c’est moi. Je me souviens qu’à cet instant je me dis que le mur « Lourtier / La Chaux » c’est pour les minettes. Et que ce mur a trouvé son maitre : c’est le mur de Panossières.

Après ces quelques encablures de souffrance me voilà arrivé sous la tente de Panossières. Il faut que je reprenne un peu mes esprits…

Ravito cabane de Panossières à 00h14 après 26h11 de course : Km 117 / Cumul D+ 8015 / clt. 68

Autant le dire, je me suis fait surprendre, cueillir, tabasser par ce que je viens de vivre depuis Brunet. Franchement là je ne comprends pas bien ce qui m’est arrivé. Je suis un boxeur groggy. C’est à ce moment, sous cette tente de Panossières, que je me dis que cette X-Alpine nouvelle formule sera pour moi la dernière. J’en prends l’engagement et je suis prêt à signer. Où se trouve le papier et le stylo s’il vous plaît ?

Il faut repartir pour reprendre la descente très longue m’a-t-on prévenu en direction de Lourtier. Et franchement j’ai hâte à ce moment de me retrouver au pied du mur Lourtier/La Chaux qui est un mur pour les minettes à côté de ce que je viens de vivre c’est sûr !!! Et le pire c’est ce que c’est vrai. Car ce mur à venir je sais que je vais le carboniser. Cela ne peut pas être pire que ce que je viens de vivre.

C’est parti pour la descente. Mais c’est quoi ce parcours, on revient sur nos pas ? On ne voit rien du tout. A quel moment on bifurque vers Lourtier ? J’aime bien les parcours qui revienne sur leurs pas mais je n’ai pas du tout l’intention de me retrouver sur la passerelle en ayant manqué l’embranchement.

Franchement le balisage est juste indigent. Je suis obligé de demander à un coureur de l’X-Traversée pour comprendre à quel moment je dois bifurquer sur la droite. Et ensuite on voit très mal les rubalises. Je suis contraint de me mettre à l’arrêt à deux ou trois reprises pour être sûr que je ne me suis pas égaré.

Finalement après quelques hectomètres de dénivelés négatifs le chemin est sans ambiguïté. C’est d’ailleurs assez drôle ce chemin le long d’un cours d’eau longeant une paroi rocheuse. Jusqu’à Lourtier je vais descendre en compagnie d’un runner très sympatique avec qui j’échange des anecdotes d’Ultra. Ce runner, je ne saurais jamais comment il s’appelle. Car sur toute la descente je jouerai le rôle d’ouvreur et n’aurai aucun moyen de jeter un œil à son dossard. Au bout d’un moment la descente se fait hyper technique dans un single track qui commence à fortement me lasser. Je commence à en avoir plein les chaussures de runnings de cette descente qui n’en finit pas. Et à un moment donné, je suis obligé de m’arrêter pour reprendre mon souffle, mais surtout un peu d’envie de continuer.

Oui autant le dire j’en ai marre et ne le cache auprès de mon compagnon traileur. Cela fait du bien d’ailleurs de l’exprimer. Je n’en peux plus de cette X-Alpine. Après Fionnay on marche l’un à côté de l’autre sur la route, cette partie étant plate. Un panneau indique « Lourtier 55 minutes » : cela calme direct, comme si j’en avais besoin. Je lui dis que cette épreuve est la plus dure que j’ai jamais faite. Il me confirme en me disant : « Oui avec l’Echappée Belle ». Et à ce moment je prends bonne note dans mon carnet imaginaire des TO DO or NOT TO DO : « Ne jamais s’inscrire à l’Echappée Belle ». Je prends plaisir à discuter avec lui en mangeant une barre au chocolat cacahuète qui m’apporte du réconfort. A ce moment là moi j’ai besoin de comfort food, je ne dirais pas non à des pancakes ni à des cookies, ni à du mauvais chocolat et même du Nutella c’est pour vous dire !!! Ceux qui me connaissent et lisent ces lignes doivent tomber à la renverse 🙂 Tout me va pourvu que cela m’apporter des calories et du sucre, je ne suis pas disposé à faire le difficile. Vous constatez à quel niveau de déperdition je suis.

Ravito de Lourtier à 03h05 après 29h02 de course : Km 129 / Cumul D+ 8039 / clt. 61

Avec mon compagnon on arrive finalement plus rapidement à Lourtier que ce qui était indiqué sur le panneau pour randonneur. Et là je vais m’attaquer non pas au mur mais à la marmite de « risotto made in Lourtier » et là franchement cela mérite bien une pause avant d’attaquer le mur à minettes. Je reprends deux bonnes assiettées de risotto avec des grains de riz qui croquent bien sous la dent. Moi je le trouve formidable ce risotto pas assez cuit dont les grains de riz vous plâtrent la surface des dents. Tout me va ! Je dis à mon compagnon que je suis prêt à être premier de cordée pour attaquer le mur et surtout qu’il ne s’en fasse pas. Après col d’Avouillon et Panossières, le mur Lourtier / La Chaux et ses 1200 mètres de D+ sont juste une formalité. On devrait l’engloutir en un peu plus de 2 heures.

Et j’attaque prêt à donner l’estocade à cette X-Alpine. Et très vite je perds derrière moi mon compagnon. Je monte à un train d’enfer. Et je peux le dire à ce moment là de la course j’ai retrouvé le Guane ! Et cette montée je vais en faire une bouchée « one shot » pliée en 2 heures et 7 minutes soit un chrono tout à fait en ligne avec mes précédents temps sur ce parcours (2h18 / 2h04 / 2h01 lors de mes trois précédentes éditions de finishers).

NB : A noter que contrairement aux autres éditions, ce mur est franchi lors d’une deuxième nuit blanche consécutive, j’avais vraiment le « Guane retrouvé » !

Ravito de La Chaux à 05h12 après 31h09 de course : Km 135 / Cumul D+ 9242 / clt. 62

C’est presque en vainqueur que j’arrive à La Chaux où l’on est accueilli toujours par le même gérant. C’est assez sympa de revoir toujours la même tête. Je n’ai pas trop envie de traîner. Je ne veux qu’une chose : EN FINIR.

Le jour se lève, je peux ranger la frontale. Le long de ce cours d’eau il faut un froid de canard. Je me gèle grave. Vite vite, mais à quel moment on bifurque à gauche ? C’est très long ce chemin, je veux quitter ce cours d’eau qui me refroidit comme si je courrais le long de la banquise.

Et c’est enfin parti pour le plongeon en direction de Verbier. Bon je connais par cœur ces circonvolutions dans le sous bois où les racines menaçantes sont là pour vous arracher le pied vous empêchant de rallier Verbier pourtant située à 3/4 kms.

Et là mauvaise surprise…. le parcours de la fin de course a été sensiblement rallongée pour des circonvolutions totalement inutiles dans des sous bois pour nous faire prendre la route et passer devant le W ! Une fin qui n’en finit plus et qui n’apporte absolument rien par rapport à la traditionnelle fin beaucoup plus directe et intéressante sous le télésiège ou télécabine. Alors que je suis super en jambe je vais mettre 10 minutes de plus que d’habitude pour faire cette descente sur Verbier.

Et c’est bientôt fini.

Personne dans Verbier et j’adore cette ambiance de réveil matin. Je suis seul, mais roi du monde. Je savoure les quelques hectomètres qui me restent dans Verbier. Je croise un seul piéton. Il est 6h30.

Je vois le photographe là bas sous l’arche. Les endorphines commencent à m’envahir, je suis à point, prêt pour le décollage.

Finisher

Epilogue

Oui, message à l’attention des organisateurs : ce nouveau format d’X-Alpine est BEAUCOUP plus difficile que le précédent.

A ce jour de retour à Paris, je n’ai encore rien signé.

Récit de course : Ultra Trans Aubrac 105 kms (16 avril 2022)

« L’Ultra Trail où l’on vient pour manger ! » (citation d’un copain ancien finisher de la Trans Aubrac)

Quel bonheur de revenir en Aubrac après deux années vierges de compétition pour les raisons que l’on sait.

C’est ma sixième participation consécutive à cet UltraTrail que j’affectionne particulièrement. Principalement pour deux raisons : tout d’abord parce que c’est le premier UltraTrail auquel j’ai participé et également parce qu’il est formidable sur de nombreux points. On ne le court pas seulement pour la beauté des paysages mais également pour la gastronomie et son ravito 3 étoiles.

La préparation

Cet Ultra se positionne 6 jours après avoir terminé en finisher (j’aime les tautologies) l’ISTRIA 100 (récit ici) soit après un 100 miles. J’ai fermé les oreilles pour ne pas entendre les cris de ceux autour de moi qui étaient susceptibles de me dissuader d’enquiller deux Ultras avec si peu de jours d’intervalle de récupération. Et je loue ma femme de m’avoir donné le feu vert pour vivre deux belles aventures. En fait pour la petite histoire j’étais inscrit depuis longtemps à la Trans Aubrac. Et puis ma femme me donne l’opportunité d’aller courir l’ISTRIA 100 comme ça, sur un coup de tête. Et quand votre femme est toute disposée à s’occuper de vos jumeaux de 4 ans sur deux week-end d’affilé, vous ne réfléchissez pas, il faut dire OUI. Il n’y a pas d’autres alternatives.

Pour en revenir à la récupération. J’ai deux choses à dire. La première est de considérer que 6 jours sont suffisants pour la récupération musculaire des quadriceps dont les courbatures durent 48 heures. Ce qui constitue un atout : on s’aligne en conséquence avec des jambes en béton lors de la deuxième épreuve puisque le travail de destruction/reconstruction des fibres musculaires est achevé. En revanche, l’inconnue a plutôt trait à la récupération de la fatigue due à la nuit blanche qui a suivi le départ de l’ISTRIA 100 le vendredi précédent. Et force est de constater que c’est un peu juste. Les nuits qui suivent une nuit blanche pour moi sont plutôt hachées. Durant cette semaine il m’a été impossible d’ouvrir l’œil vers 5 heures du matin comme j’en ai l’habitude pour aller faire mon petit jogging de 1h30. Je n’avais pas prévu d’en faire avant le jeudi. Las, c’est bien sans aucun kms de récupération (à une époque on parlait de séance de décrassage) que j’arrive en Aubrac le vendredi 16 avril 2022 à 16 heures par avion à Rodez.

Les heures se succèdent assez vite. Je suis à Saint Geniez d’Olt dès18 heures et je dois vite aller récupérer mon dossard.

Comme j’en ai maintenant l’habitude je dîne chez Antoinette pour manger des crêpes. Cela me réussit très bien d’autant que celle au sarrasin et gésiers de canard est juste fabuleuse.

En revanche ce qui me réussit moins bien c’est la nuit qui précède le départ programmé à 6 heures du matin à Bertholène à 40 minutes de route de St Geniez d’Olt. Une navette nous attend à 4h15 pour nous conduire au départ. Il faut en conséquence se réveiller à 3h30. Cela fait une nuit très courte. Le problème est … qu’à 1 heure du matin je n’ai toujours pas fermé l’œil. C’est terrible une insomnie la veille d’une course. J’ai connu cela sur ma première X-Alpine (soldée par un abandon récit). J’ai dû dormir quelques dizaines de minutes et j’ai malheureusement besoin d’un réveil pour m’extirper du sommeil. Cela commence mal. Et ce n’est pas fini.

L’hôtel dans lequel je loge organise un petit déjeuner pour les coureurs de l’Ultra. Et je ne sais pas pourquoi j’y prends part alors que c’est une entorse à mes principes de préparation d’avant course. Et là je ne sais pas ce qu’il se passe. Cela dérape. Je craque pour un croissant, et après le croissant sur la brioche locale (la fouace aveyronnaise). Argghhh ! Je précise qu’en principe j’ai pour habitude de partir avec l’estomac plutôt léger. Cela m’a toujours réussi.

Navette à 4h15, arrivée à Bertholène à 5h dans le gymnase rempli de coureurs. Et une voix familière est diffusée à travers les enceintes, il s’agit de la voix de Patrick Montel qui est sur l’estrade en tant qu’invité animateur. C’est assez drôle de le voir ici sur une course de la Trans Aubrac où nous courrons en moyenne à 5 km/h alors que j’ai le souvenir de l’entendre commenter les courses de Carl Lewis et Ben Johnson au JO de Séoul. C’est ce qui s’appelle le grand écart.

Et nouvel écart gustatif de ma part. On découpe sous mes yeux ébahis un gâteau à la broche. Quelque chose s’active dans mon cerveau. Le circuit de la récompense se met en marche et me pousse irrésistiblement à tendre la main pour prendre 2 ou 3 morceaux (je crois que c’est 4 en fait). Puis après avoir engloutis cela je retourne une nouvelle fois vers ce comptoir pour en prendre encore plus. Mais pourquoi personne n’est là pour m’attacher à un mat ? Bref c’est ce qui s’appelle le gros Binge. En Croatie j’employais l’expression « hostile la nature ! » (voir récit), ici c’est plutôt « hostile la nourriture ».

6 heures c’est le top départ

Nous montons au pied du château de Bertholène qui est en haut d’un piton rocheux pour atteindre le sas de départ. Il fait un peu froid, nous avons tous enfilé notre coupe vent, je n’ai pas vraiment le moral avec tout ce que j’ai ingurgité. J’ai la sensation de ne pas être vraiment dans l’ambiance. Et c’est le feu d’artifice qui embrase la château. C’est parti. Le départ est toujours magnifique accompagné d’une musique assez entêtante. C’est pour moi l’heure de vérité ces premiers hectomètres car je n’ai pas couru du tout, (du tout !) depuis le passage de la ligne de finisher samedi dernier sur l’ISTRIA 100.

Cette première partie est hyper roulante. Des chemins de 4*4 sur du plat et légers faux plats. Cela part toujours très très vite. L’aube est là, la lumière est belle. Je me réchauffe. Premiers arrêts : pipi/rangements de ma gore tex… Je suis parti les flasques vides comme j’en ai toujours l’habitude car je sais tenir 2h40 sans boire. Mais en l’espèce c’est une erreur car l’air est très sec et comme je me suis goinfré de viennoiseries mon estomac a besoin de liquide pour digérer tout cela. Je trouve finalement le temps long jusqu’au ravito de Saint Cômes d’Olt.

Ravito 1 : St Côme d’Olt / 2h39 depuis le départ / km 10 / cumul D+ 190 / clt. 191

Il est 8h44 du matin. Cela commence à cogner sur le casque. Evidemment à chaque ravito c’est le rituel des 3 gobelets de Coca qui font ici un bien fou. Et je n’ai vraiment pas faim. Je remplis au max mes flasques. Moment toujours extrêmement désagréable lorsque l’on se met de la crème solaire qui sent aussi mauvais. Et dès la sortie du ravito c’est le premier grand coup de mou. Mon estomac est gonflé comme un ballon : j’ai l’impression que les viennoiseries que j’ai encore dans l’estomac viennent de tripler de volume avec l’ajout du liquide que je viens d’ingérer. Mes flasques que je porte sur le torse pèsent 1 litre et me lestent vers l’avant. Bref, j’ai l’impression de peser le poids d’un tank. Je me fais déposer par des dizaines de coureurs (des solos comme des nombreux relayeurs qui filent comme des flèches puisqu’ils viennent de prendre le relais à St Côme). Je suis habitué désormais à ne plus prendre ombrage de ces coureurs qui vous dépassent, certains vous disent « bonne course » sur un ton condescendant qui en dit long. Et justement je choppe dans mon viseur le numéro de dossard d’un de ces jeunes loups qui me dit « bonne course » sur un ton un peu ironique en volant littéralement. Je me dis qu’il est assez risqué d’avoir ce type d’attitude vis à vis des autres coureurs, surtout maintenant, et d’avoir trop confiance en soi. En effet un Ultra c’est LONNNNGGG, il peut se passer BEAUCOUUUUUUP de choses. Et en l’occurrence je dépasserai au km 75 en début de soirée ce même jeune homme quasiment à l’arrêt (en train de marcher) qui me dit qu’il ne peut plus descendre les pentes car ses quadriceps sont en feu. Oui, à ce moment là on fait moins le malin.

Cette partie jusqu’à Laguiole est particulièrement difficile, c’est selon moi la partie la plus compliquée de cet Ultra. Car ce n’est qu’une succession de faux plats, petits « raidars » dans les sous bois. Mais on traverse des lieux magique comme cette Abbaye de Bonneval.

Ravito 2 : Abbaye de Bonneval / 4h16 depuis le départ / km 32 / cumul D+ 1150 / clt. 252

Au niveau du classement c’est effectivement la dégringolade comme j’ai pu le constater durant la course. Je n’ai pas arrêté de me faire dépasser. Mais peu importe, tant que je suis capable de mettre un pied devant l’autre, je continue. J’ai toujours cette citation en tête : « Ne crains pas d’être lent, crains d’être à l’arrêt ». J’ai du mal à relancer, j’ai une vraie fatigue, envie de dormir. J’ai l’impression d’avoir un casque sur la tête. Lors de mes 6 Trans Aubrac à ce stade de la course je n’ai jamais été aussi mal. En bref, « je n’ai pas le guane ! ».

Ravito 3 : La Vitarelle / 5h52 depuis le départ / km 42 / cumul D+ 1891 / clt. 215

Cela ne va toujours pas mieux. Mais cette fois je prends plaisir à discuter avec un coureur. On a des discussions de CAP et puis très vite on arrive sur des sujets improbables comme le danger de l’usage des écrans/tablettes par les enfants/adolescents et comment gérer ces situations qui mènent à l’échec scolaire. Je ne sais plus vraiment comment on est arrivé à dériver sur ce sujet qui, il faut le dire, me tient à cœur et m’inquiète étant le père de jumeaux de 4 ans. C’est un peu plus profond que le sujet concernant l’usage ou non de la machine à laver pour ses chaussures de runnings (cf. Tor des Géants).

Je me remets un peu en selle sur cette partie de course. Comme quoi sociabiliser sur une course apporte du réconfort et change les idées. On se sent mieux.

On traverse néanmoins des chemins de pierre complètement engorgés de boue qui ralentissent énormément la cadence. Concrètement je m’aperçois assez vite que mon objectif de terminer à St Geniez juste avant le début du JT de 20 heures présenté par Jean Claude Bourret est d’ores et déjà hors d’atteinte et qu’au mieux du mieux j’arriverai à la fin de la présentation de la météo d’Evelyne Dhéliat.

Ravito 4 : Laguiole / 7h40 depuis le départ / km 53 / cumul D+ 2194 / clt. 176

Il est 13h46. J’avais prévu 13h, je suis totalement dans les choux. Et même pour arriver au début du prime time du samedi soir cela va être très compliqué. Je récupère mon sac de change et ma boîte de brownies que je vais engloutir et arroser tout cela d’un mélange coca + eau minérale. J’ai pour tradition en sortant de ce gymnase surchauffé de téléphoner à ma famille en marchant (pour ne pas dire en titubant) et en traversant la fameuse forge à couteaux Laguiole. C’est le moment où je partage mon état de souffrance en donnant un peu le change : « Oui oui je vais bien. » / « C’est formidable » / « Je vais prendre mon temps pour contempler le paysage ». Dans les faits je suis « explosé » mais cela ne se dit pas et puis je sais également que rien n’est immuable, surtout sur un Ultra. Les choses évoluent assez vite.

On attaque la plus belle partie de cet Ultra : les plateaux de l’Aubrac. Mais pour cela il faut quand même grimper un peu. La température a bien baissé, le vent est assez fort et surtout il joue le rôle d’un réfrigérateur. C’est le passage vers la station de ski. A noter qu’il s’agit de la troisième édition qui comporte un changement de parcours assez significatif par rapport à mes trois premières participations, comme je le regrette. En effet il n’y a plus cette ascension vers ce pic, ce promontoire exceptionnel (voir les photos ici extraits de mes précédents récits) où j’écarte les bras comme pour embrasser ce paysage. Pour la petite histoire, un peu triste, le propriétaire de ces terres n’accepte plus que la Trans Aubrac traverse son territoire sans…recevoir une contrepartie au passage. Ce que les organisateurs lui ont toujours refusé.

Le ciel est assez couvert et le vent est glacial pour les supporters assistants qui sont emmitouflés, et pour certains dans des anoraks. C’est ainsi que je reprends un peu de jambe dans les faux plats et arrive plutôt en bonne forme dans le temple/le saint Graal de cette Trans Aubrac à savoir le Buron des Bouals qui contient ce fameux ravito 3 étoiles !

Ravito 5 : Buron des Bouals / 11h10 depuis le départ / km 77 / cumul D+ 2946 / clt. 146

Il est 17h16 : moment du tea time !!! Cela dit c’est la première fois que je vais aussi peu manger à ce ravito exceptionnel confectionné par un chef pâtissier. Je n’ai pas faim et n’ai vraiment pas envie de me tirer une nouvelle balle dans le pied alors que je retrouve quelques bonnes sensations. Ainsi mon arrêt se limitera à prendre un fond de bol de soupe au vermicelles, deux demi tranche de farçous (toutes petites j’vous jure !!) et des morceaux de saucissons. Car il faut bien le dire « dans le saucisson tout est bon ! ». Et c’est vrai que j’ai une envie irrésistible de salé, je mangerais bien une entrecôte ! Je ne m’attarde pas, je repars…et après avoir fait 100 mètres je me dis qu’il faudrait que je prenne encore des tranches de saucissons tellement cela me fait un bien fou cette chose là !

La partie qui vient est très belle. J’avance à un assez bon rythme, ce n’est pas non plus aussi rapide qu’en 2016 où j’ai le souvenir d’avoir couru même dans les faux plats montants. Mais la difficulté est quand même présente en raisons de tourbières qu’il est parfois impossible de contourner : et splash ! Il est inutile de jouer à l’acrobate. Autant mettre les pieds dedans en veillant à ne pas y laisser ses chaussures.

Et je sais que cette toute dernière montée le long des deux burons (voir photos) sonne la fin des plateaux de l’Aubrac.

Et on amorce la forte descente. J’aime particulièrement cette partie où je retrouve mes jambes pendant environ 1 heure. Ce sont des pistes assez larges où je cours assez rapidement.

Ravito 6 : Cascade de Lacessat / 12h47 depuis le départ / km 88 / cumul D+ 3131 / clt. 127

Il est 18h52. Après cette partie qui était rapide on va attaquer la deuxième difficulté de cet Ultra. La traversée du sous bois et ses deux raidillons de la mort.

La partie en sous bois est beaucoup moins drôle. Je prends un grand coup sur la tête (ie : entendre « je suis crevé »). Impossible de relancer sur ce single track. Et puis il y a toujours cette partie de « traversée du Mékong » qui est plus détrempée que jamais. Nous ne sommes pas des runners mais des soldats avec le couteau entre les dents en trains de trouver un passage, les pieds dans l’eau et en se tenant aux branches des arbres. Pas simple pour nous autres Rambo !

La voila la première pente « droit dans le pentu ». Sur les premiers 10 mètres il faut parfois mettre les mains car il s’agit bien d’un mur de terre que l’on nous demande d’escalader. Et autant le dire je n’ai plus du tout de jus. J’ai pour habitude sur ces parties de plutôt bien m’en sortir mais en l’espèce je dois actionner le pilote automatique et surtout ne pas lever la tête pour ne pas voir le reste de la pente.

Moment de grâce lorsque les rayons du soleil à l’horizon donnent des teintes chaudes (jaunes/oranges) au paysage. Les descentes sont assez raides et sollicitent énormément les quadriceps qui peuvent être en feu si on n’a pas été suffisamment entraîné. L’ISTRIA 100 m’a permis justement à mes muscles de passer la phase de destruction/reconstruction des fibres une semaine plus tôt si bien que les descentes ne me font plus rien (« même pas mal ! »). Ce qui n’est pas le cas du jeune coureur auquel j’ai fait allusion plus haut dans ce récit. C’est ainsi que l’on arrive dans ce très beau village de fond de vallon à la tombée de la nuit.

Ravito 7 : St Martin de Montbon / 14h35 depuis le départ / km 98 / cumul D+ 3462 / clt. 118

Il est 20h41. C’est foutu pour arriver à temps pour voir la présentation de la météo d’Evelyne Dhéliat.

Cela dit la tombée de la nuit à ce moment du parcours a quelque chose de magique. Avec deux autres coureurs nous mettons nos frontales avant cette toute dernière bosse au milieu de laquelle nous attendent beaucoup de supporters. Et là un spectacle incroyable nous attend : exactement dans l’axe de notre single track derrière les supporters qui nous attendent à sa cime un disque lunaire de toute beauté, énorme se lève juste au-dessus de l’horizon montagneux. Hallucinant ! Quel bonheur. Après tous ces efforts c’est un vrai cadeau et une réelle gratification d’assister à de telles configurations où la météo (ciel cristallin) se conjugue avec un improbable positionnement des astres.

J’ai beaucoup de plaisir à poursuivre sur le plateau qui nous attend. J’ai pour habitude de courir assez vite sur cette partie. J’ai retrouvé mes jambes et puis, je sais que c’est bientôt la fin. J’en connais presque par cœur tous les recoins et rebondissements au sens propre comme au sens figuré. Dans la nuit je dois juste faire très attention à ne pas tomber, cela m’est déjà arrivé au même endroit. Cela serait trop bête si proche de l’arrivée.

Dernière descente, très raide vers le lit du Lot. Il reste quelques kms de plats le long de la rivière avant de croiser le premier bâtiment de St Geniez d’Olt. Il s’agit d’une énorme bâtisse dont on peut voir la cheminée à travers la fenêtre.

Et puis les derniers hectomètres, cet étrange traversée de camping juste avant le contournement du gymnase de l’arrivée. Et pour finir cette entrée dans cette salle archi blindée, surchauffée, bruyante. C’est fini, finisher.

Cela dit je ne m’attarde pas ici, je n’ai qu’une envie, prendre mon sac et repartir. Dans cette salle qui doit bien contenir plusieurs centaines de coureurs/assistants/membres de famille le bruit est insupportable pour moi. C’est une foire. Et après une telle course dans la nature c’est bien la dernière chose dont j’ai envie. J’ai besoin de poursuivre cette journée de quiétude. Je repars très vite à pied pour le centre du village et m’attabler 15 minutes plus tard, seul dans le silence à la terrasse de cette crêperie « Chez Antoinette » pour déguster cette excellente crêpe de gésiers de canard. Je vous l’ai dit en préambule : la Trans Aubrac on y vient pour manger !

Synthèse et chiffres

  • Chrono : 15h40
  • Classement : 106 ièm parmi 475 partants =>> soit classement appartenant au 3ièm décile des coureurs au départ.
  • 365 finishers (taux d’abandon de 23%) donc 106/365 =>>soit classement appartenant au 3ièm décile des finishers.
  • Score ITRA : non connu à ce jour

Récit : ISTRIA 100 « by UTMB » (8 avril 2022) / L’Ultra Trail improbable

Un Ultra Trail dont je n’avais jamais entendu parlé jusqu’à ce que Loïc J. me fasse part de son inscription un mois avant la clôture.

L’istria ? C’est où ? Spontanément je localise ce lieu dans les Pays Baltes. Or après quelques recherches je comprends qu’il s’agit d’une péninsule qui appartient à la Croatie. Une avancée de terre dans l’Adriatique à quelques encablures de Venise.

« Quelle est la capitale de la Croatie ? »

Ma réponse : « Euh…. »

J’adorais jouer au jeu des capitales quand j’étais jeune et j’étais incollable ! Cela dit je n’y ai plus joué depuis mon adolescence et il faut bien le dire : avec l’éclatement des empires dans les années 90, le jeu s’est considérablement complexifié !

En effet, j’en suis resté à la version vintage des années 80 :

« Yougoslavie ? »

ma réponse => Belgrade !

ou encore :

« U.R.S.S ? »

ma réponse => Moscou !

Donc, concernant la capitale de la Croatie j’ai dû me renseigner au préalable…

L’inscription à l’ISTRIA 100 m’a permis de me remettre à niveau au moins concernant le nouveau découpage – hyper compliqué – des nouveaux états de l’ex-Yougoslavie. Concernant l’ex-U.R.S.S cela attendra que l’on y organise des Ultra Trails, ce n’est pas à l’ordre du jour manifestement.

dialogue imaginaire :

« Je participe à un Ultra qui s’intitule l’ISTRIA 100. »

« ouhaouuu, 100 kms c’est hyper dur ! »

« Euh, « 100 » ce sont des miles »

fin du dialogue imaginaire.

Le Parcours en quelques mots

  • 168 kms (format 100 miles)
  • 6560 mètres de dénivelé positif
  • 46 heures max cut off
  • Au km 100 c’est comme s’il restait ensuite une SaintéLyon (citation de quelqu’un qui se reconnaîtra)

Mon état de forme

Oui je me sens plutôt au faît de ma forme.

Après 5 semaines d’arrêt de la course à pied en février pour infection j’ai repris le 28 février et totalisé depuis 450 kms environ dont 230 kms sur les seules deux dernières semaines en courant tous les jours environ 1h40 chaque matin. Mon dernier 100 miles remonte à loin en fait. Il s’agissait de l’UTMB lui-même en 2017.

Petit nota bene à l’attention des coureurs d’Ultra ci-dessous. Les autres lecteurs peuvent sauter le passage qui ne les intéressera pas. Il a trait au libellé de la course et notamment son suffixe « by UTMB ». C’est quoi cet addendum ?

« By UTMB » c’est quoi ce truc ?

Depuis cette année, l’association UTMB Mont-Blanc fédère et accorde une licence « by UTMB » (une trademark qui a pris beaucoup de valeur) à une liste d’Ultra Trails soigneusement choisis dans le monde. Ces épreuves (une vingtaine pour l’instant) font partie du circuit « UTMB World Series » qui comprend les courses qui sont désormais les seules à fournir aux finishers les crédits leur permettant de participer à la loterie des 3 Ultras de l’UTMB Mont-Blanc à Chamonix (l’OCC, la CCC et la grande UTMB Mont-Blanc). En d’autres termes, si l’on veut participer au tirage au sort d’une des courses de l’UTMB, et bien on doit impérativement au préalable avoir été finisher d’une des courses du circuit « UTMB World Series » pour être crédité de « running stones ». Les « Running Stones » sont des « tickets de loterie » permettant de participer aux courses de fin août à Chamonix (auto proclamé capitale du Trail Running). Plus on obtient de running stones plus on augmente ses chances d’être tiré au sort. Voilà pour le concept.

Notons que cette fameuse License « by UTMB » accordée aux organisateurs de ces courses s’accompagne de critères/contraintes de qualités de services qui sont offerts aux participants. Ainsi : les organisateurs d’UltraTrails de la liste (bénéficient d’une forte promotion) les coureurs (qui bénéficient d’une qualité de prestation au top et des « running stones » pour le tirage au sort) et l’association UTMB Mont-Blanc (qui ne publie toujours pas ses comptes) : TOUT LE MONDE IL EST CONTENT !

Récit de course : enfin !

Jeudi 7 avril 2022 (veille du départ de la course)

J’arrive à l’aéroport de Trieste en Italie dans l’après midi. Un chauffeur (réservé via le site de l’organisation de la course) me conduit jusqu’à la petite cité balnéaire d’Umag. Il est 17 heures. Bon autant vous le dire, Umag c’est très moche. Cela ressemble à une de nos ville balnéaire construites à la hâte dans les années 60/70 chez nous (je ne citerais pas de noms). Mon hôtel (réservé via le site de l’organisation) est ultra moderne, il est situé à 3 kms du centre ville et du centre sportif. Dans ce dernier sont localisés à la fois la piste d’athlétisme sur laquelle figure l’arche d’arrivée de la course ainsi que la halle expo de remise des dossards. Je m’y hâte dès 17 heures pour prendre mon dossard et faire contrôler le matériel obligatoire (standard d’exigence correspondant à la licence UTMB cf. supra). Nous sommes très peu, il faut dire que sur la course 100 miles (dont le numéro de dossard est de couleur rouge) nous ne sommes que 245 inscrits (pour un numerus clausus fixé à plus de 500) et que nous ne serons que 185 à prendre le départ. Pour la première course de la toute première saison des « UTMB World Series » c’est ce qui peut s’appeler un flop. Mais c’est tant mieux pour les coureurs évidemment. Quel confort ! J’assiste à la présentation des élites dont notre français Alexandre (alias Casquette Verte qui terminera 8ièm) et je rencontre en chair et en os un correspondant Wa, Loïc J., avec lequel je corresponds depuis 2019 et qui terminera 21ièm.

Je file manger des pâtes dans un restaurant italien, et ce n’est pas bon.

Ensuite c’est direction l’hôtel pour préparer mon sac de change qui me sera restitué à mi-course et tout le matériel.

Dodo de qualité moyenne. C’est très médiocre, je me réveille fatigué.

Il est vendredi 8 avril 2022 au matin

Mes petits déjeuners à l’extérieur de mon domicile sont toujours les mêmes : scramble eggs, un thé, un peu de pain.

Je dois filer au plus vite au centre sportif pour laisser le sac de change qui me sera remis à mi-parcours. Il est 8h30, il fait déjà chaud. L’aller retour, à un rythme de marche rapide, fait 6 bornes. Cela peut sembler un peu insensé le jour de la course mais c’est ce que j’ai l’habitude de faire tous les matin après mon petit déjeuner à Paris. Il ne m’est pas possible de retourner travailler sans traverser le Palais Royal, Jardin des Tuileries, Concorde, et retour par le Palais Royal (soit 5 bornes de marche). Donc je conserve le même rythme le jour de la course dont le départ aura lieu l’après midi même si celle-ci fait 165 kms. Je dois faire vite car je suis en télétravail ce matin dans ma chambre d’hôtel au frais.

Il est prévu une conf call avec le directeur des gestions pour nous présenter un changement de process qui doit apporter transparence et simplicité. Et ce qui répond à cette définition doit pouvoir être présenté en moins de 30 minutes, c’est d’ailleurs le slot qui est prévu dans les agenda de tous les membres de l’équipe à laquelle j’appartiens.

C’est ainsi qu’après 2h30 de conf call il ne me reste plus beaucoup de temps pour terminer mes tâches opérationnelles de la journée. Je ferme l’ordinateur à 12h30, je troque ma chemise pour ma panoplie de traileur couleur Schtroumpf en clin d’œil (et ce n’est pas une blague) à la Squadra Azzura, eu égard à mes origines transalpines ainsi qu’à la passion que portent les membres de ma famille au football.

J’ai donc 3 kms à faire à pied, je m’arrête en chemin dans le même restaurant italien pour manger un plat de tagliatelles au beurre bien dégoulinant. Oui, on peut le dire, la nourriture ici c’est un drame, même pour un plat de pâtes au beurre.

14h30 départ du bus qui nous mène au départ de la course à Labin aux antipodes d’Umag. Le parcours de l’Istria 100 ressemble à une grande diagonale traversant de part en part la presqu’île. Le voyage en bus va durer presque 1h30. Je suis toujours impressionné quand je vois ce que nous arpentons en bus par l’idée qu’il va falloir faire le chemin inverse, à pied, et avec du dénivelé qui plus est ! On a envie de dire au conducteur de ne pas aller aussi loin car nous, les runners, on va devoir tout se refaire dans le sens inverse en passant par la montagne. Nous commençons à emprunter des lacets qui me brassent un peu l’estomac. Et là je pense à ma fille 4 ans qui, impatiente d’arriver à destination quelle qu’elle soit (jardin public, cabinet du médecin, station de métro etc..) a pour habitude systématiquement d’user de l’expression « On arrive à quelle heure ? ». Et bien cela sera 16h, soit 1 heure avant le départ effectif.

Le village de Labin est haut perché sur un rocher (et cela sera une constante pour tous les villages que nous allons traverser durant la course), avec un surprenant puits de mines en périphérie.

Nous attendons 1 heure et il fait assez froid à Labin. Le ciel est couvert, aucun rayon de soleil.

le départ d’une course de quartier

17 heures : Top départ

Et l’on commence par une bonne descente. On part vite, trop vite. J’ai les jambes un peu flageolantes. Le sentier est jonché de grosses pierres. C’est assez technique mais mes SpeedGoats EVO sont vraiment exceptionnelles sur ce type de terrains. J’attaque par le talon et l’amorti de la chaussure fait le reste.

On sent que le climat va être assez menaçant. Il était temps que l’on se mette en mouvement car la température baisse assez vite.

Ravito 1 : Plomin km 15.5 / D+ cumul 486 / 1h45 depuis le départ / 75ièm au clt.

Il est 18h45. Nous sommes redescendus au niveau de la mer. Il s’agit d’un port industriel. Le vent vient de se lever. J’ai besoin de boire car je pars toujours les flasques vides. Toujours le même rituel de boire 3 gobelets de coca. Je remplis mes flasques, prend une banane et c’est reparti.

Nous avons une côte de 700 mètres de D+ qui nous attend. Franchement cela va me faire du bien, les montées quand on est un peu fatigué, et bien moi je trouve cela reposant. Le paysage est sec, de la garrigue.

Le vent souffle de plus en plus fort. De plus en plus menaçant, des volutes de brouillards commencent à freiner l’ascension. Je suis toujours en T-Shirt et il va falloir penser à mettre la Gore Tex. Nous sommes entre chien et loup et le vent commence à donner des coups de gifles et, ce n’était pas prévu il y a même quelques petites gouttes de pluie. Franchement ce n’est pas une partie de plaisir. J’en profite pour mettre tout de suite la frontale.

La descente en direction du ravito suivant se fait alors de nuit. J’aperçois en contrebas des lumières entourant une grande surface noire. Qu’est-ce que c’est que cette plaine noire ? Je croise déjà un coureur qui me dit qu' »il est flat ». Déjà. La descente est très technique sous les arbres qui semblent être des pins. Zut, la pluie commence à se faire sentir. Un coureur me croise, on s’arrête tous les deux en même temps. Moi c’est pour mettre mon pantalon imperméable, lui c’est pour changer sa frontale qui est en panne. Il me demande de l’éclairer. Merci la liste du matériel obligatoire de l’UTMB qui requiert deux frontales ! Il est italien et doit avoir au moins 60 ans. Il me dit qu’il est en peine car il n’a pas de batterie de rechange pour sa deuxième frontale alors qu’il anticipe de passer une deuxième nuit sur le parcours. Las, le matériel obligatoire impose bien d’avoir également une batterie supplémentaire pour chacune des 2 frontales ce qu’il n’a, semble-t-il, pas compris ou respecté. Je ne peux rien pour lui car si je lui prêtais ma Misti (ma lampe BU) il ne pourrait pas l’utiliser car elle requiert un unique serre-tête que je me dois de conserver sur la tête pour mes 2 frontales. Je ne peux que lui conseiller lors de la deuxième nuit de suivre des coureurs et de rester dans leur sillage. Nous courrons un peu ensemble et je le laisse derrière moi.

Et tout d’un coup la délivrance et une surprise nous attend. Nous sommes au bord de la mer dans une magnifique cité médiévale. Quel cadeau ! Le parcours suit une ruelle longeant de très belles maisons datant au moins d’un siècle, le flot de la mer me berce. Il fait beaucoup plus chaud. A peine quelques piétons, nous félicitant. C’est très beau.

Ravito 2 : MOSCENICKA DRAGA km 35 / D+ cumul 1451 / 4h54 depuis le départ / 79ièm au clt.

Il est 21h54.

Toujours le même rituel, banane et trois verres de coca. Cela fait plaisir de voir du monde, et des bénévoles. Car depuis Plomin je cours pratiquement seul. Il y a un coureur sur un lit de camp, je crois que c’est terminé pour lui. Je prends quelques carrés de chocolat. La portion à venir est la plus difficile en terme de D+. Je dois me préparer à 1400 mètres de D+ one shot ! C’est la plus grande ascension de la course. Alors ce n’est quand même pas Le Catogne (1900 D+) de l’X-Alpine non plus mais quand même à ce stade de la course en pleine nuit j’appréhende un peu.

Et la pente devient très très raide. Mais comme dit plus haut, je monte en me reposant. Toujours en mettant un pied devant l’autre, je gagne en altitude et puis tout d’un coup le vent violent refait surface comme par magie. C’est très bruyant. Il commence à faire froid, la Gore Tex me protège. Mais cela se gâte. Le brouillard revient. Je suis seul et je ne sais plus ce qu’il se passe. Je ne perçois plus les rubalises qui me permettent de rester sur le parcours. Je ne sais plus quelle direction prendre, enveloppé par le brouillard. Je n’ai pas de montre avec le parcours téléchargé, la mienne ne me donne que l’heure (et elle le fait bien). J’ai une montée d’adrénaline qui coule dans mes veines, les pulsations montent. Vent violent qui fait du bruit, brouillard, je suis déjà perdu….hostile la nature non ? Je vais attendre quelques minutes avant qu’une lampe frontale vienne dans ma direction. Ce coureur a-t-il une montre GPS ? Bingo ! Je suis sa trace. Il n’est pas seul, nous allons être trois à poursuivre l’aventure. Cela continue de monter assez fort dans un sous bois de pins, puis plus rien. Nous sommes sur un chemin de crète balayé par le vent. Enfin, le sommet se signale par un panneau de randonneur. Nous commençons la descente en direction de Poklon. J’ai besoin de souffler un peu.

Ravito 3 : POKLON km 52 / D+ cumul 2883 / 8h38 depuis le départ / 76ièm au clt.

Il est 1h38 du matin.

Autant le dire je me sens rincé depuis le précédent ravito de Moscenicka Draga. Je ressens une fatigue, envie de dormir. Une sensation jamais ressentie dès la première nuit d’un Ultra. C’est surprenant pour moi. Sur le Tor il m’avait fallu attendre au moins deux nuits blanches pour me sentir fatigué (au sens d’envie de dormir). Cette sensation inédite je ne la comprends pas. N’ai-je pas assez dormi les nuits précédentes ? Bof, ni plus ni moins que d’habitude.

La descente qui suit, je ne m’en souviens plus vraiment.

Ravito 4 : BRGUDAC km 67 / D+ cumul 3117 / 10h48 depuis le départ / 73ièm au clt.

Il est 3h48 du matin.

Pas de grands souvenir de ce ravito si ce n’est qu’à la sortie lorsque je regarde le panneau qui figure dans tous les ravitos et qui indique le chemin qui reste à parcourir ainsi que le D+, je me dis qu’il reste à parcourir une TransAubrac à savoir environ 100 kms et 3400 de D+. Finalement ce n’est pas si difficile.

J’ai le souvenir que les sentiers qui suivent et que je fais de nuit sont principalement des chemins de 4*4 assez roulants. J’arrive relativement bien à relancer malgré cette fatigue qui m’est tombée dessus et dont je ne me débarrasserai finalement jamais. Je ne me souviens pas vraiment des quelques côtes que l’on doit surmonter et que je redécouvre en regardant ex-post le profil en rédigeant ces lignes.

Ravito 5 : TRSTENIK km 85 / D+ cumul 3884 / 14h08 depuis le départ / 61ièm au clt.

Il est 7h08 du matin.

Le petit jour. Au sortir de ce ravito je vais suivre une traileuse hyper forte et trapue, elle a plus de 55 ans au moins. Elle est impressionnante. On ne se parle pas, on est je pense elle comme moi complètement flingués. Le paysage que l’on traverse au levée du jour est magnifique et me fait penser au paysage provençale que l’on peut arpenter autour de la Montagne Sainte Victoire. Dommage qu’il n’y ait aucun rayon de soleil (la lumière est juste blanche) car c’est magnifique, sec, de la garrigue avec des herbes sèches couchées de couleur très claire (presque blanc comme de la neige). Je suis le sillage de la coureuse, elle semble plus en jambe que moi, je ne suis pas capable de prendre la relève. Nous allons nous suivre, nous croiser, enfin nous parler…jusqu’à 18 heures mais nous ne le savons pas encore.

Ravito 6 : BUZET km 99.9 / D+ cumul 4287 / 16h46 depuis le départ / 69ièm au clt.

Il est 9h46 du matin quand nous atterrissons sur la terre ferme de la petite ville de Buzet. C’est vraiment une étape importante, presque la délivrance car la nuit a été très dure. Le fait que cela soit un grand ravito, qu’il symbolise un peu la fin de la première partie de ce trail et notamment le fait de laisser derrière soi la majorité du D+ rassérène … même si c’est une illusion. Car le plus difficile est en fait à venir. Pour l’instant je profite des derniers hectomètres d’ici le ravito pour appeler ma femme, faire une vidéo pour mes proches sur Wa.

Toujours pas un seul rayon de soleil. Dans mon sac de change je retrouve mes brownies fait maison, des barres de blondies (toujours home made) que je déguste et découvre pour la première fois car c’était un peu la récompense que je me réservais si j’atteignais Buzet. Je déguste deux énormes plats de pâtes au beurre (des Penne) qui me rappellent mes ravitos du Tor des Géants (je ne prenais que cela en plat chaud). J’arrose cela de verres d’eau. Et c’est donc la panse bien remplie que je décide de repartir. Je pense être resté à ce ravito au moins 20 minutes.

Faisons le point :

Il reste la distance d’une SaintéLyon et avec le dénivelé d’une SaintéLyon, cela devrait le faire ça non ?

Oui mais…cela n’est pas si simple que cela.

Tout d’abord ce qui reste à courir va s’effectuer de jour (et donc avec une température plus élevée) et avec au préalable dans les jambes 100 kms et 3600 de D+ derrière soi. Donc, non les conditions ne sont pas vraiment les mêmes.

Je sors du ravito toujours habillé de mon pantalon imperméabilisé, je n’ai plus ma Gore Tex. Et puis très vite le soleil fait son apparition, comme par enchantement alors que cela n’était pas vraiment prévu par la météo.

Je vais être assez vite assommé par la température et le soleil. Je dois impérativement ressortir mes lunettes de soleil que je ne pensais pas remettre, je dois me couvrir tout ce qui dépasse autour du visage : les oreilles et la nuque. Mettre de l’écran total sur tout le reste car je sais que je risque de cramer. Cette matinée est assez difficile et les deux ascensions qui suivent sont pour moi harassantes. Je vais me laisser dépasser plusieurs fois. Ma vitesse ascensionnelle n’a jamais été aussi lente. J’ai l’impression de peser le poids d’un tank. Avec la coureuse slovène on commence à échanger quelques mots. Elle va courir l’UTMB cette année après s’être qualifiée sur une course très difficile dans le Val d’Aran. Sur la deuxième ascension on souffre tous les deux, on ne parle plus. J’ai toujours mon pantalon qui commence à me faire transpirer mais j’ai la flemme de m’arrêter et de l’enlever. Je continue même si cela m’incommode. Oui cela peut paraître étrange mais il faut savoir qu’après plus de 110 kms de course et presque 20 heures passées le moindre geste requiert des ressources que l’on n’a plus en réserve quitte à supporter une gêne. C’est une attitude irrationnelle mais assez classique sur un Ultra, enfin pour moi.

Lors de la deuxième deuxième descente on aperçoit en contrebas un énorme lac et un ravito là bas tout au bout. La température est probablement au dessus de 25 degrés. C’est quasiment insupportable. Cela cogne !

Ravito 7 : BUTONIGA km 117 / D+ cumul 5072 / 19h51 depuis le départ / 54ièm au clt.

Il est midi 51 minutes.

Franchement je n’ai pas envie de rester trop longtemps au ravito. Je décampe vite fait. Il fait trop chaud. Je continue le long d’une rivière et je fais le constat que je suis complètement rincé, totalement vidé d’énergie. Je me traîne, incapable de relancer. Je mets un pied devant l’autre. Limite je jardine. Je m’arrête enfin pour enlever mon pantalon imperméable que j’avais conservé jusqu’alors. Oui je sais c’était déjà très inconfortable depuis au moins 2 heures. J’ai perdu ma slovène. Je suis au fond du trou à ce moment là de la course, le moral est au plus bas. Il reste sur le profil de course encore 4 bosses d’environ 400 mètres à peine de D+ chacune. Je cuis littéralement sous le soleil, je suis très loin de me douter que dans moins de 4 heures … se prépare une tempête de grêle.

Il y a deux ascensions. Elles se terminent de mémoire par deux très beaux jolies villages. Au vue des boutiques et restaurants que l’on longe je comprends que la grande spécialité locale est la truffe. Le long d’une magnifique terrasse de restaurant on en hume l’odeur qui s’exhale des assiettes des clients. Je ne peux goûter mais cela semble être une tuerie ! Finalement on doit bien manger ici.

Nous savons depuis quelques jours qu’il est prévu de la pluie en fin de journée sur le parcours, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’avais déjà endossé ma panoplie anti-pluie dès la première nuit. Ce qui n’était pas prévu c’était le plein cagnard de début d’après midi. J’avais même hésité à prendre la crème solaire pensant qu’elle était inutile. Le ciel s’obscurcit assez nettement, le vent violent est de retour lorsque j’arrive sur cette longue route bitumée me conduisant à Livade, huitième ravito.

Ravito 8 : LIVADE km 132 / D+ cumul 5722 / 22h36 depuis le départ / 49ièm au clt.

Il est 15h36.

Il commence à faire très froid tout d’un coup. Je remets tout mon équipement anti-pluie du pantalon à la Gore Tex, je mets immédiatement la capuche. La température a probablement chuté d’environ 10 degrés. On se caille grave.

Dans l’ascension du col on aperçoit des nuages noirs comme de l’encre qui viennent dans notre direction. C’est comme dans un film, la noirceur des nuages ferait presque penser au champignon atomique. Le vent commence à être très violent. Nous atteignons le sommet où la violence du vent nous empêche de courir. Il faut lutter pour pouvoir avancer. Et soudain on sent des gouttes…non ce ne sont pas des gouttes de pluie, mais de la grêle. Et c’est la tempête. J’ai hâte que l’on redescende le plus vite possible pour être à l’abri au moins du vent. J’ai la trouille de me prendre une tuile sur la tête lorsque l’on longe quelques bâtiments en ruine. Le chemin de la descente n’est pas très technique. Et pour se prémunir du froid et du vent autant courir le plus vite possible. Face à l’adversité je retrouve mes jambes, l’adrénaline vient de couler dans mes veines, les pulsations cardiaques montent en flèche. La température doit être en dessous de 10 degrés. Et bien le froid me fait courir comme un lapin. La grêle se transforme en une forte pluie balayée par le vent. Cela commence à bien m’angoisser car ma grande crainte est d’être mouillé et de finir sous une tente (de la croix rouge) pour cause d’hypothermie. La toute dernière bosse se fait dans cette angoisse. J’ai également endossé mes gants de ski avec une double protection en Gore Tex. Je ne les quitterai plus jusqu’à l’arrivée. Cela me donne un style de boxeur runner mais c’est pour moi le seul moyen de rester au sec. Et j’arrive en toute fin d’après-midi dans l’avant dernier ravito dans un magnifique village en pleine tornade qui doit probablement être charmant et magnifique quand il fait beau. Il s’agit de Groznjan : hyper typique du pays mais je n’ai qu’une envie : quitter cet enfer et en finir.

Ravito 9 : GROZNJAN km 148 / D+ cumul 6426 / 25h13 depuis le départ / 48ièm au clt.

Il est 18h13 quand je pénètre dans la tente. Le vent souffle tellement qu’il crée un bruit d’enfer sur les bâches. Dehors il pleut des cordes. Donc loin d’être un refuge je trouve que l’endroit est dangereux. Moi cela me fout la trouille. Et si les pylônes qui soutiennent les bâches n’étaient pas assez solides et se détachaient. On se prendrait la structure sur nous et on serait blessé. J’imagine les gros titres dans le journal local du lendemain : « une tempête fait s’effondrer une tente de ravitaillement sur les personnes abritées, plusieurs blessés ! ».

Je prends mes jambes à mon cou et préfère affronter la tempête de vent et pluie plutôt que de me prendre un pylône sur la tête. Je me colle à la roue d’un autre coureur. Je sais qu’il n’y a que 7 kms d’ici le prochain ravito et que le parcours est en légère descente jusqu’au prochain bourg. J’ai légèrement froid avec mon T-Shirt recouvert de ma Gore Tex de Mickey (super légère en Shake Dry qui ressemble à un sac poubelle). Je n’ai pas le choix : pour me réchauffer il faut que je cours, et vite.

Or je vais vivre les 45 minutes les plus intenses de cet Ultra. Nous sommes 3 ou 4 coureurs à envoyer du lourd sur un chemin de 4*4. Nous allons nous relayer pour courir assez vite et de manière assez intense comme si une meute de chiens était à nos trousses. Cela requiert pas mal de concentration et d’attention pour ne pas faiblir, ne pas craquer et ne pas lâcher. L’effort est intense. Et à un moment donné le parcours emprunte un single track dans la bruyère, on ne peut vraiment courir car il y a de nombreuses pierres. Et c’est tant mieux car je commençais à lâcher prise. Je me retrouve seul, lâché par deux autres coureurs qui faisaient partie des formats plus courts (et non de la 100 miles) dont le départ était plus en aval. Enfin on arrive dans un autre village Buje. Mais la pluie et le vent sont toujours de la partie, la luminosité a fortement baissé. Il est aux alentours de 19h30… et je cherche la signalétique pour arriver au ravito. Et ce ravito je vais passer à côté de lui sans m’en rendre compte. Je ne serai pas pointé. Je me retrouve sur la route bitumée en descente et toujours pas de ravito. Je m’inquiète, mais il est où ce ravito ? Zut je ne vais pas être pointé, je vais être éliminé ! Je ne vais quand même pas revenir sur mes pas et refaire 500 mètres. En fait à ce moment là je me raisonne en me disant que le ravito a probablement été supprimé d’autant que je ne comprends pas l’intérêt d’en mettre un 7 kms seulement après le précédent. Donc je continue plutôt confiant.

La pluie s’est arrêtée mais le terrain, très boueux, est un vrai chantier. Il reste environ 10 bornes qui me semblent interminables. Il faut très souvent s’arrêter pour éviter de patauger. Manifestement c’était le déluge quelques heures plus tôt. La nuit tombe. Il reste une TREEEEES longue ligne droite dans la boue jusqu’à ce qui semble être des lumières de lampadaires de notre ville d’arrivée, Umag. C’est interminable, combien de temps reste-t-il. « On arrive à quelle heure ? » me dirait ma fille de 4 ans. Je dois zigzaguer entre les mares de boue. Parfois on n’a pas le choix et les chaussures pèsent des tonnes car complètement encastrées par de la boue qui cimentent les semelles. C’est atroce. Enfin j’arrive sur le bitume d’Umag à quelques centaines de mètres de la piste d’athlétisme de la délivrance, je prends mon temps pour frotter mes semelles crottées contre le trottoir. Et à ce moment un coureur me dépose d’un coup d’un seul comme une fusée là dans les derniers hectomètres ! Quel manque de civilité, alors que j’ai été sa locomotive dans les 10 derniers kms.

Il se remet à pleuvoir quelques gouttes au moment où j’arrive sur la piste en tartan du terrain d’athlétisme. Je franchis la ligne.

40 ièm finisher de cet « Istria one hundred miles ». Il est 20h48. Une seule envie : me doucher.

En quelques chiffres la synthèse du résultat

  • Chrono : 27h48
  • Classement : 40 ièm parmi 185 partants =>> soit classement appartenant au 3ièm décile des coureurs au départ.
  • 125 finishers (taux d’abandon de 32%) donc 40/125 =>>soit classement appartenant au 4ièm décile des finishers.
  • Score ITRA : 582

Rideau, 7 jours plus tard il est prévu de courir les 105 kms de l’Ultra Trans Aubrac (pour le récit cliquer).

Merci

A ma femme qui m’a permis de vivre cette aventure.

A mes supporters : mon frère Fab, Sylvain et François toujours connectés sur LiveTrail.

Bravo à l’organisation et aux bénévoles : c’était au top et tout à fait d’un niveau de classe « by UTMB » bien sûr…

SaintéLyon 2021 : ma plus belle édition parmi 11 participations

Et voilà c’est dit et c’est fait. Cette édition 2021 est la plus belle que j’ai eu la chance de courir. Elle me permet d’obtenir mon dixième maillot de finisher. Et quel plaisir de participer à cette « doyenne des courses natures » !

Les chiffres, rien que les chiffres pour commencer

Pour ceux qui n’ont pas envie de lire le récit voici les chiffres.

Je termine cette SaintéLyon qui cette année aura pour calibration 78 kms de sentiers et de route ainsi qu’un peu plus de 2000 D+ en 8 heures et 50 minutes à la 280 ième place sur 4073 finishers et 4656 concurrents au départ soit dans les 7% des finishers (et 5% dans ma catégorie M1/M2H). Soit à une allure de 6 minutes 48 secondes au km. Le score ITRA est de 592.

Il s’agit de mon 10ièm maillot de finisher de la STL non consécutif…

Voilà, place au récit.

Le psychotage

C’est devenu un rituel désormais pour moi. J’ai besoin que chaque année les choses s’organisent toujours de la même manière jusqu’à un point tel que même les repas des dernières 24 heures doivent être calibrées toujours de la même manière, année après année. Oui, je sais c’est grave, et je ne me soigne pas.

Mais la vraie inquiétude à laquelle je fais face est de savoir comment me vêtir étant donné les prévisions météorologiques. J’ai toujours en tête cet abandon pour hypothermie en 2019 et je sais que la pluie battante requiert un matériel spécifique pour prévenir ce risque. Donc c’est avec la même obsession d’un adolescent qui checke son compte instagram toutes les 10 minutes en mal de reconnaissance, de likes et de décharges de dopamine que je checke quant à moi mon application préférée à savoir « MétéoFrance » pour actualiser toutes les heures l’icone de la météo sur les communes de St Etienne / St Christo / St Catherine et Soucieu en Jarrest. Or, l’affichage des icones « neige et pluie » en même temps me laissent perplexes. C’est de la neige ou de la pluie ? Pourriez vous trancher SVP Monsieur Météo ? Et si c’est de la pluie, est-ce de la pluie fine ou pluie battante ? Car de cette réponse découle le choix de prendre, ou pas, une membrane Gore Tex de 400 grammes (et autant en euros) que je mettrais dans mon sac à dos de 400 g également. Soit un delta de poids à porter de près de +1 kg ! Or, depuis plusieurs éditions je cours très léger sur la SaintéLyon étant donné l’impact important du poids à transporter sur la performance.

Finalement le jour J je vais me résoudre à ne prendre aucun risque de me retrouver détrempé. Il semble, selon mes appli d’IA et d’analyse de datas à réseaux de neurones qu’à Soucieu la pluie succédera à la neige au petit matin au moment de mon pointage. Donc, si cette pluie est forte je sortirai de mon sac à dos de 11 litres Salomon ma « Gore Tex Arc’Téryx de la mort qui tue et me rend invincible » (testée et approuvée sur le Tor des Géants).

En revanche pour le reste de la course je m’habille de la manière suivante : Un haut à manche longue technique (hyper classique) que je recouvre d’une membrane Gore Tex à la Mickey. C’est quoi un « Gore Tex à la mickey » ? Et bien se dit de ces troisièmes couches de moins 100 grammes vendues fort chères (plus de 100 euros) dont on vante les mérites en toutes circonstances atmosphériques. Mon conseil ? Ne pas croire tous les chants des sirènes du marketing. Quant au bas qui recouvre mes jambes, il s’agit d’un textile imperméable ample acheté à peine quelques euros chez Decathlon et qui s’avère être le meilleur achat que j’ai jamais réalisé. C’est testé et approuvé par votre serviteur sur l’UTMB et le Tor des Géants. La frontale ? C’est une bombe, puisqu’il s’agit d’une Kiska de la marque Stoots qui remplace une marque de frontale bien connue qui m’a toujours causé énormément de dommages en raison de son manque de fiabilité chronique (batteries défectueuses, batteries que l’on pense chargées et qui ne le sont pas, difficulté à changer les batteries avec des doigts gelés sur le col Entrelor…).

Très belle photo d’un sapin de Noël qui n’a pas encore allumé sa frontale.

Les 24 heures qui précèdent

Je passe assez vite sur le TGV Paris/Lyon qui a 3h30 de retard le vendredi soir alors que j’avais prévu de dormir dès 22 heures. Finalement c’est dodo à partir de 1h du matin mais je me réveille à 8h45 juste le temps d’aller rue de Navarre (au km 2 après les escaliers) en face de la copro de ma belle mère pour encourager, avec mon bonnet à pompon flaggé STL, les coureurs de la LyonSaintéLyon (et notamment mon pote Sylvain) en leur souhaitant de les revoir au même endroit le lendemain dans le sens du retour.

Après un passage au Kitchen Café pour une assiette salée, retrait des dossard à 10h30 à la Halle Tony Garnier, un coucou à Etienne l’organisateur de l’excellente Trans Aubrac, l’achat d’une lampe de secours chez Stoots, d’un gobelet plastique rétractable et me voilà de nouveau chez ma belle-mère à la Mulatière pour engloutir des quenelles lyonnaises à la sauce béchamel. Certes la sauce en question, dans l’absolue (je ne parle pas spécifiquement de celle de ma belle-mère excellente cuisinière), ne contribue pas à la notoriété de la gastronomie française dans le monde par sa légèreté : il s’agit de lait bouilli lesté par un empois d’amidon. En revanche elle remplit parfaitement son rôle de vous tomber sur l’estomac (parfois jusqu’aux talons) pour vous permettre à la fois de vous fournir l’énergie dont vous allez avoir besoin pour fournir un effort intense mais également pour vous assommer suffisamment pour aller faire une sieste au plus vite. C’est ce que je fais sur les coups de 14 heures pour environ une bonne heure !

Ensuite direction Villars par le train Oullins/St Etienne Châteaucreux où je suis accueilli comme un roi par Yves et Lulu pour une soirée 3 étoiles près du feu de cheminée comme le veut la tradition. Quel bonheur et réconfort. Après la traditionnelle pasta, le petit dodo direction les sas de départ à 10 minutes de voiture.

Top départ peu avant minuit

Et c’est parti sous les flocons de neige. J’attaque cette portion pas très jolie jusqu’à Sorbiers. Je préférais le parcours d’origine du début des années 2010. Je m’en sors assez bien, les sensations sont bonnes. La température est idéale, je n’ai pas froid (limite chaud), et ne transpire pas évitant ainsi d’avoir le textile détrempé. Autant le dire j’ai vraiment le « guane » (private citation). Et c’est l’arrivée au ravito de Saint Christo qui se fait quand même attendre.

Bilan de la portion Saint Etienne / St Christo au km 18

  • Temps de course de la portion : 1h49
  • Cumul depuis le départ : 1h49
  • Classement : 633

Mon rituel à chaque ravito est toujours le même : deux à trois verres de Coca Cola, une madeleine, une barre de céréales pour les oiseaux (je crois que cela va me donner des ailes). Et je ne reste pas plus de 3 à 4 minutes.

Nous attaquons la plus belle portion de cette SaintéLyon selon moi. La montée vers Sainte-Catherine. Les rebords des chemins sont complètement enneigés, les reflets des frontales contribuent à donner une atmosphère unique que l’on ne peut connaître que…sur une SaintéLyon. Non je suis désolé de dire que les appareils photos n’ont pas le sensibilité de nos pupilles. Sur ce fameux chemin de crête, certes balayé un peu par le vent je vais connaître le plus beau moment de cette longue nuit. J’ai l’impression de voler, d’être léger, comme si cette neige qui me vaporise m’aidait à être en suspension dans les nuages. Le plaisir est MA-XI-MAL. Et toujours ce regroupement de personnes depuis l’année 2010 postées près d’un feu à côté d’une camionnette avec des enceintes qui diffusent, à ce moment je ne sais plus quel titre (en 2018 c’était Guns n Roses), mais je les adore car ils contribuent à mon bonheur. Rendez vous l’année prochaine ! Et c’est la descente, toujours aussi périlleuse sur Sainte-Catherine.

Bilan de la portion St Christo / Sainte Catherine au km 32

  • Temps de course de la portion : 1h47
  • Cumul depuis le départ : 3h36
  • Classement : 510 (gain de 123 places)

Ensuite je vais quand même être moins euphorique. J’accuse un peu le coup. C’est mon gros coup de mou. Je me sens un peu lourd. J’ai du mal à relancer. Le paysage est toujours aussi fabuleux, et il me permet de trouver l’énergie de continuer. Les descentes sont techniques et périlleuses. Juste après le Signal Saint André dans les 20 premiers mètres de la descente je manque de glisser et de me faire très mal après une de ces rigoles qui traverse les sentiers. A noter que ces paysages de sentiers de sous bois curieusement enneigés éclairés par nos frontales lors de la montée du Signal sont juste féeriques, un décors de cinéma digne du film du Seigneur des Anneaux (et seule la participation à la SaintéLyon peut offrir ces images…je me répète).

En revanche la toute première descente après le Signal est extrêmement dangereuse car très technique. On manque de chuter sur d’énormes cailloux qui affleurent le tapis de neige et de glace.

Lors du croisement de la route goudronnée qui amorce la remontée vers le chemin qui serpente pour nous mener au ravito de St Genou je fais une chute arrière en raison de la couche de verglas qui est sur le bitume. J’atterris assez mal sur mon pouce de la main gauche qui se retourne et qui me fait un mal de chien pendant de longues minutes. Mais finalement rien de bien méchant et nous voilà très bientôt au ravito où j’avais abandonné pour hypothermie en 2019.

Bilan de la portion Sainte Catherine / St Genou au km 45

  • Temps de course de la portion : 1h39
  • Cumul depuis le départ : 5h15
  • Classement : 414 (gain de 101 places)

Il est près de 5 heures du matin et je reprends des couleurs après avoir connu une montée jusqu’au Signal assez laborieuse. Je sais qu’il y a une majorité de descente à partir de maintenant. Je cours pratiquement seul désormais. Cela signifie que l’on a tout intérêt à avoir une frontale qui soit fiable et qui ne se mette pas à clignoter comme cela a pu m’arriver lors d’une précédente édition avec cette marque que je renie. Nous sommes seuls dans les descentes dans les sous bois.

J’attends l’heure de vérité. C’est quoi cette « heure de vérité ». C’est ce ravito de Soucieu où l’on a l’habitude de dire que la SaintéLyon commence réellement là. En fait il faut comprendre qu’il s’agit du point à partir duquel tout se joue : soit on a encore de l’énergie pour courir sur la partie la plus roulante après 6 heures d’effort soit on entreprend alors de poursuivre au rythme de la « marche des macchabées » sur plus de 20 bornes…et la route est alors longue, très longue jusqu’à Lyon…

Alors vient pour moi l’heure de vérité sous une pluie fine sur les coups de 6 heures du matin.

Bilan de la portion St Genou / Soucieu en Jarrest au km 55 et 1740 mètres de D+

  • Temps de course de la portion : 1h39
  • Cumul depuis le départ : 6h30
  • Classement : 374 (gain de 40 places)

Au ravito j’ai envie de salé. Du pain, du pain !!! Enfin. Je ne reste pas longtemps après mes 3 verres de Coca-Cola, du pain et c’est reparti illico de ce gymnase. Et je suis heureux de constater que j’ai encore des jambes pour courir après la traversée de ce lotissement. Il va falloir que je me mette dans ma bulle d’autant que la pluie est un peu plus forte. Néanmoins la « Gore Tex de mickey » qui a l’esthétisme d’un sac poubelle me suffit, ma Gore Tex Arc’téryx à 400 grammes quant à elle restera dans mon sac jusqu’à l’arrivée. Elle était inutile mais psychologiquement elle m’a procuré du réconfort.

Et c’est parti pour 2h20 de souffrance douce jusqu’à Lyon. J’ai la tête dans le guidon pour cette portion de plats/faux plats et de délivrance après la montée des aqueducs de Beaunant. Chaponost arrive assez vite, c’est la portion durant laquelle la pluie sera la plus forte. Je trouve très étrange ces 200 mètres avant le ravito où l’on voit cette double file sur la route avec les coureurs revenant dans l’autre sens (car sortant du ravito on revient sur nos pas sur la route goudronnée pour contourner un sentier détrempé et non praticable).

Bilan de la portion Soucieu en Jarrest / Chaponost au km 65 et 1857 mètres de D+

  • Temps de course de la portion : 1h00
  • Cumul depuis le départ : 7h30
  • Classement : 333 (gain de 41 places)

Il reste un tout petit peu plus de 12 kms. J’aime beaucoup cette portion où il faut soutenir l’effort jusqu’à la montée de Beaunant. Ensuite c’est comme si c’était gagné, et puis il y a cette traversée de St Foy-lès-Lyon que j’adore (je m’y suis marié !), le jour se lève doucement. Au moment où je plonge sur la route de St Foy, j’entends le coq chanter. Je bourrine et puis je manque de me faire renverser par une voiture qui fonce sur la route de St Foy (juste avant la montée sèche de la côte des aqueducs). Incroyable, personne de l’organisation pour réguler la circulation au croisement de cette route carrossable ! Je vois deux bénévoles qui ont l’air de jouer à la coinche de l’autre côté de la route juste le long de la barrière, j’ai envie de leur hurler dessus mais n’en ai pas la force car j’ai besoin de mes dernières ressources pour attaquer la montée à plus de 30%.

Les circonvolutions dans le parc accrobranche sont probablement très drôles quand on n’a pas 70 kms dans les pattes. On remonte sur La Mulatière, la fameuse rue de Navarre que je connais si bien (mes enfants également) et puis cette descente d’escaliers que je saute littéralement, l’adrénaline est déjà à un niveau élevé, l’épingle à cheveux sur le quai de Saône plutôt lugubre et coupe gorge jusqu’à l’escalier montant. Le magnifique Pont Raymond Barre surgit, fendant une ambiance de grisaille et de crachin qui me pousse à me sentir euphorique. Je trouve magnifique même le pont de la Mulatière et le musée des Confluences (c’est tout dire). Encore des circonvolutions dans le Parc de Gerland cette fois, j’accélère pour consommer mes dernières ressources.

Et je vole pour mon dixième maillot de finisher. C’est fini et c’est écrit, il s’agit de ma plus belle SaintéLyon et je suis conscient qu’elle sera difficile à dépasser en beauté.

Epilogue

11 ans séparent ces deux images entre mon premier maillot de finisher et le dernier

Qu’est-ce qui a changé en 11 ans ? A vous de trouver.

Oui vous avez trouvé si vous répondez : « les murs du salon de ma belle-mère ! ».

Qu’avez-vous avez gagné ?

Une invitation à venir déjeuner et déguster son plat de quenelles lyonnaise à la sauce béchamel.

Tor des Géants 2021 : Finisher d’une incroyable aventure avec ses hauts et ses bas

Il s’est écoulé quelques jours depuis que je suis revenu de Courmayeur. Il n’est pas facile de rassembler les éléments disparates de souvenirs lorsque l’on n’a dormi que 5 heures en 5 jours surtout lorsque l’on connait le rôle clef du sommeil dans la mémorisation des faits. Ainsi lorsque je regarde le profil de course et le nom de tous les checkpoints je ne suis pas capable d’avoir une image en tête correspondant à toutes ces étapes. Ainsi je vais tenter de vous livrer un récit qui n’est certainement pas exempts d’approximations, d’erreurs ou même de souvenirs reconstruits. Néanmoins avant de vous livrer ma vision de ma course, faisons parler les chiffres qui eux sont des faits objectifs non sujets à modifications.

Les voici :

Données techniques de la course

  • Tor des Géants 330 : c’est le nom de la course depuis 2010
  • Kms réels selon données GPS précises : 349 kms
  • Dénivelés positifs et négatifs (c’est une boucle) : 30 800 mètres
  • Une barrière horaire finale à Courmayeur de 150 heures après le départ

La performance globale du peloton de coureurs

  • 712 coureurs
  • 431 finishers
  • soit un taux d’abandon de 40%

Ma course en quelques chiffres

  • Départ de Courmayeur à midi le dimanche 12 septembre 2021 en vague 2
  • Arrivée à Courmayeur à midi et 1 minute le vendredi 17 septembre 2021
  • Soit 120 heures et 1 minute de course
  • Classement : 117 ièm sur 431 finishers (soit 27%) sur 712 coureurs au départ (soit 16%)
  • Le mi-parcours symboliquement représenté par le pointage au refuge Coda a été passé le mardi 14 septembre à 11h50 soit presque 48 heures après le départ de Courmayeur.
  • Cumul du temps d’arrêt aux 6 Bases Vie : 20 heures (soit une moyenne de 3h20 dans chaque BV).

Voilà pour les chiffres bruts qui ne souffrent pas de défaut de mémoires, place au récit.

Samedi 11 septembre

C’est le jour du retrait des dossards ainsi que du fameux sac jaune flanqué du numéro qui nous permettra de faire transporter par l’organisation pas moins de 12 kgs de matériel, du moins en ce qui me concerne, de base vie en base vie (6 BV au total).

De retour à l’hôtel il me faut au moins une heure pour le préparer correctement et m’assurer que tout ce dont j’aurai besoin durant la course y figurera. Je termine mon sac de change et commet ma première erreur. Comme je n’ai plus de place dans ce sac de change jaune bourré à craquer je sacrifie les deuxièmes couches chaudes que je laisse dans ma valise qui restera à l’hôtel. Il ne m’en reste qu’une, celle que je garde dans mon sac à dos. Je n’ai donc plus de back up le cas échéant et cela me fera défaut. Ensuite c’est reparti pour 30 minutes de marche à pieds jusqu’à Dollone pour la dépose du sac de change.

De retour à Courmayeur je suis déjà bien fatigué d’autant que ce jour là le soleil tape sur le casque. Le soir c’est dîner en compagnie de Marc L. qui courra également le Tor le lendemain. Au menu de ce soir : deux plats de Tagliatelles absolument succulents qui font du bien au moral. Car il faut le dire, cette course j’en ai peur. Tellement peur que je n’arrive pas à trouver le sommeil, il est 1 heure du matin et je n’arrive pas à fermer l’œil. Rétrospectivement je me dis que j’avais bien raison d’avoir aussi peur.

Dimanche 12 septembre

Petit déjeuner à l’hôtel : scramble eggs et un thé. Je pensais faire une petite sieste à partir de 8h, las je suis trop fébrile, finalement je me rends au départ de la première vague de 350 coureurs prévue à 10 heures. Belle ambiance conviviale, c’est vraiment agréable les petits pelotons et de se hisser dans un public plutôt sporadique qui permet à chacun de voir le spectacle. Je retourne vite à l’hôtel un peu excité et incapable de me détendre. Je me change et arbore ma tenue de combat.

Check out à l’hôtel et je laisse ma grosse valise de voyage que je retrouverai, si tout va bien, le vendredi suivant. Et je me dirige à 11h30 en direction de mon sas de départ pour cette deuxième et dernière vague.

Me voyez vous en deuxième ligne ?

Midi tapante sous un soleil éclatant : top départ

A venir la Portion 1 : Courmayeur / Valgrisenche

  • 54 kms à parcourir
  • D+ : 4586
  • D- : 4287
  • Etape parcourue en 10 heures (9h59 pour être précis)

Cette première portion attaque par une montée du col d’Arp sous le cagnard. Je monte régulièrement, c’est le seule ascension où deux ou trois coureurs avec des bâtons remontent à mon niveau. Je peux dire que plus personne ne me dépassera sur toutes les ascensions de col à venir. C’est une de mes forces d’avoir une vitesse ascensionnelle plutôt au-dessus de la moyenne, je ne m’arrête jamais pour reprendre ma respiration, probablement en raison du fait de ne pas utiliser de bâtons, ce qui est exceptionnel au sein du peloton car tout autour de moi je ne vois que des coureurs pourvus de bâtons…

C’est déjà le drame

Suite à ce col s’ensuit une longue descente sur un chemin absolument pas technique et où je commets une erreur qui aurait pu me coûter très cher. Je chute et percute assez violemment le sol avec le genou et le haut du coude droit qui est en sang. Je fais un petit tonneau en roulant sur mon sac à dos. En me relevant le genou me fait un mal de chien. J’ai une très grosse frayeur : simple hématome ou blessure plus grave ? Y a-t-il de la casse ? Les premières foulées me font très mal et font monter mon « stressomètre » à un niveau élevé. Je me dis que c’est déjà le premier avertissement, et ceci dès la première descente, et qu’il faut que j’intègre : « ne pas courir comme un dératé dans les descentes, il n’y a rien à gagner ».

La montée vers le Passo Alto (ou Col du Haut Pas) est longue sur un sentier jonché de cailloux tout d’abord en sous bois. J’y croise de très nombreux randonneurs qui en descendent et qui félicitent les coureurs. Puis le cadre se fait beaucoup plus minéral, paysage lunaire avec des lacs. C’est magique et c’est pour ce type de paysage que je me suis inscrit au Tor.

La température commence à baisser à mesure que le soleil disparait, ça y est on a quitté le monde « civilisé » pour les grands espaces délaissés. J’atteins le col du Passo Alto (2860 mètres) à 18h30.

J’ai la pèche, profitons en car cela ne va pas durer, c’est une évidence dans un Ultra. Une petite descente dans un pierrier, pour ne pas dire un vrai chantier, où je ne brille guère, je me fais allégrement dépasser. Et mon genou est là pour me dire que je lui ai causé du tort. Donc je fais attention sur chaque appui. Et tout d’un coup j’entends une voix derrière moi : « Monsieur Molinaro Grégory ! », « je suis Vincent M. » Ce n’est pas vrai, c’est lui ! Il faut savoir que dans l’univers de l’Ultra il arrive que l’on communique sans ne s’être jamais rencontré en vrai, mais exclusivement via les réseaux sociaux (RS). Et Vincent M. fait partie de ces connaissances avec qui j’ai beaucoup échangées. La surprise vient du fait que j’ignorais qu’il courrait le Tor. C’est énorme ! On s’arrête ensemble au ravito de Promoud -magnifique point de vue à cette heure ci entre chien et loup -. On décide de repartir en même temps sans aucune concertation, chacun devant aller à son rythme. Mais finalement je lui prends la roue et reste derrière lui jusqu’au col Crosatie (2829 mètres). Il fait nuit. La montée est splendide, nous nous retournons et percevons les frontales des coureurs derrière nous en train de descendre le Passo Alto : moment de grâce. Il y en aura beaucoup d’autres. Il s’ensuit la descente sur la première BV de Valgrisenche. J’y pénètre seul à 22h59. Je décide après avoir récupéré mon sac jaune de manger – et toujours beaucoup – avant d’aller me coucher et tenter de dormir sur un lit de camp. Las, c’est juste un échec. Je perds mon temps, je m’énerve de le perdre car il y a quand même un chrono. Je décide de fermer mon sac, de le restituer et de repartir. Le moral baisse un peu après avoir si mal géré cet arrêt.

  • BILAN à la BV de Valgrisenche : Arrêt de 1 heure à la BV de Valgrisenche
  • Zéro dodo malgré une tentative d’assoupissement
  • Bien mangé et bien bu

A venir la Portion 2 : Valgrisenche / Cogne

  • 56 kms à parcourir
  • D+ : 5030
  • D- : 4897
  • Etape parcourue en 14 heures 24 minutes

C’est ce qui restera pour moi comme la plus belle des étapes. La plus dure aussi mais c’est également le cœur et le joyau de ce Tor (avis personnel). Cette portion est constituée de 3 gros et grands cols magnifiques. Le Col Fenêtre, le Col Entrelor et le Col du Loson. Je vais prendre un très grand plaisir à les gravir. La conjonction d’une nuit cristalline, d’une météo magnifique le jour en font une étape qui va rester gravée dans ma mémoire et demeurera mon plus grand souvenir de ce Tor (avec le Col Malatra bien sûr…). Cette étape est très simple : il suffit d’enchaîner 3 cols les uns après les autres, du plus simple au plus difficile pour respectivement : 1300 mètres de D+ (Col Fenêtre) / 1345 mètres de D+ (Col Entrelor) et 1871 mètres de D+ (Col du Loson) suivi ensuite de 1500 mètres de D- pour arriver à la BV de Cogne. J’attaque de nuit le Col Fenêtre sans grande difficulté, la nuit est magnifique, le haut de l’ascension est très minéral et technique mais je prends un grand plaisir. Il s’ensuit une descente sur Rhème notre Dame de 1209 D- où le refuge est fermé mais dont le ravitaillement organisé sous une tente nous permet de manger des pâtes comme cela sera la coutume pour 9 ravitos/10. J’attaque le Col Entrelor que je vais boucler en 2 heures exactement soit une vitesse ascensionnelle de 650 mètres/heure. Au milieu de l’ascension je vais ressentir une très vive émotion, celle procurée par le fait d’éteindre ma frontale pour contempler le ciel étoilé qui en quelques secondes révélera une voute superbe le temps que l’œil accommode. C’est magique et je me remémore ce qu’Yvan (le speaker aux lunettes vertes et à la grande barbe) nous a dit lors du départ : « regardez autour de vous avec les yeux d’un enfants ». Les larmes me coulent sur les joues car la conjonction de l’effort fourni pour grimper le col et la beauté du ciel qui s’éclaire d’étoiles une fois la lampe frontale éteinte me prend à la gorge.  Cette vive émotion va m’étreindre pendant plusieurs minutes. Et je dois quelque peu reprendre mes esprits dès que je remonte quelques coureurs pour ne pas qu’il s’inquiète de mon état qui pourrait suggérer que je suis souffrant (alors que je plane). Les derniers centaines de mètres de dénivelés vont très vite me calmer car la pente d’Entrelor devient hyper technique – « droit dans le pentu » – à un point tel que nous sommes obligés d’être à 4 pattes pour arriver au sommet. Je n’ai jamais connu une ascension aussi raide dans les derniers hectomètres. Le Catogne ou Orny peuvent aller se rhabiller (cf. l’X-Alpine)… Il s’ensuit une magnifique descente au levé du soleil où nous longeons un ou des lacs.

J’arrive au ravito d’Eaux Rousses sur les coups de 7h45. Il y fait chaud sous cette tente, j’y rejoins Marc L. (parti lors de la première vague). Je prends mon temps : messages Wa avec ma tribu de supporters, coup de fil à ma femme, avec un bon bouillon de pâtes. Il est temps de repartir pour le troisième col avec 1871 mètres de D+ (le Col du Loson). Et finalement ce dernier col dépassera en difficulté le Col Entrelor surtout que nous allons en grimper les derniers hectomètres en plein cagnard. Le début de la montée est magnifique et se fait en pente dans une forêt de sapin. Très vite le paysage se fait beaucoup plus alpin et minéral, le passage dans les alpages est assez rapide et on attaque la partie minérale qui est la plus abrupte. Le soleil tape et brûle dès 11 heures : crème solaire XXL + lunettes de glacier + visière de casquette. J’utilise tous les dispositifs pour me protéger du soleil qui n’est pas mon ami. Je dois passer le col sur les coups de midi je pense.

Il s’ensuit une extraordinaire descente qui me fait contempler un des plus beaux panoramas que j’ai en mémoire de ce Tor. Je regrette amèrement de ne pas avoir pris plus de photos car la configuration météorologique en fait un cadre somptueux qui n’est pas sans me faire penser au désert de la Namibie dans sa partie minérale. Je pointe au refuge Vitterio Sella à 12h47 où je me fais prendre en photo par un couple de retraités français qui attendent le passage de leur fille.

Je m’arrête au refuge pour prendre et reprendre un bon plat de pâtes, toujours des pennes blancs (sans sauce tomates). Puis il reste encore 1300 mètres de D- d’ici la BV de Cogne, une descente interminable.

Et lorsque l’on entraperçoit Cogne dans la vallée, on se rend compte qu’il ne s’agit pas de Cogne (mais d’une autre commune) et qu’il reste encore près de 4 kms sur le plat… Il fait très chaud, cela cogne sur le casque (oui c’est facile à trouver mais à ce moment de la course on a déjà les capacités cognitives très réduites). A la BV de Cogne, je vais voir un médecin pour soigner ma plaie au-dessus du coude qui s’est infectée, il me demande de prendre une douche (ah je n’avais pas prévu ça !), je prends une douche qui fait un bien fou finalement, je remets le même maillot (je n’ai pas envie de faire trop de bruit en sortant tous mes sachets en plastique ziploc du sac jaune dans la salle de repos dans laquelle je suis stationnée). Je fais une tentative pour m’allonger sur un lit de camp, je perds un temps dingue à dérouler mon sac de couchage Millet, ainsi qu’à remettre de l’ordre dans mon sac. Je m’allonge 30 minutes pour me rendre compte que je n’arriverai pas à dormir. Donc je me relève, je range une nouvelle fois mon sac. En bref je « jardine » : très belle expression qui désigne le fait de gesticuler tout à fait inutilement. C’est donc bien vexé que je ferme mon sac avec la conscience d’avoir bien perdu mon temps.

  • BILAN à la BV de Cogne :
  • Arrêt de 2 heures 30 minutes à la BV de Cogne
  • Zéro dodo malgré une tentative d’assoupissement
  • Bien mangé et bien bu
  • Moral : déçu donc pas vraiment au plus haut

A venir la Portion 3 : Cogne / Donnas

  • 46 kms à parcourir
  • D+ : 2626
  • D- : 3908
  • Etape parcourue en 11 heures 00 minutes

Il est 16h55 lorsque je quitte la BV. Au moins il ne fait plus trop chaud et la température va vite baisser. La montée est très lente jusqu’à la Fenêtre de Champorcher. Et encore de magnifiques lumières de coucher de soleil. Ce col est très singulier par le fait d’être traversé par un énorme poteau porteur de lignes à haute tension. Et franchement loin de dégrader le paysage cela lui confère un rendu très singulier de fin du monde, digne d’un roman d’anticipation, je ne sais pas pourquoi. Mais je ne dirais pas que c’est laid. Arrêt au refuge Sogno avec toujours un accueil royal : je prends des pâtes et encore des pâtes pour attaquer la fin du col qui sera finalement très rapide avec l’aide de la frontale car la nuit vient de nous tomber dessus. Je regrette de ne pas avoir pris des photos de cette ascension de col sur sa première partie : est-ce l’effet « ligne à haute tension considérée comme dégradant le paysage » ? Il fait désormais nuit et je sais qu’il me reste cette « interminable » descente vers Donnas située au point le plus bas de ce Tor (330 mètres d’altitude). C’est un peu décourageant de savoir qu’il faudra juste après remonter à 2800 mètres d’altitude. N’y pensons pas. Je cours seul sans avoir quiconque ni devant moi, ni derrière moi. J’arrive au refuge Dondena (ou Chardonney ?) juste après minuit et j’y rencontre plusieurs coureurs. Une question me taraude : dois je enfin essayer de dormir ? Je n’ai pas vraiment sommeil mais le fait de me retrouver dans un lit bien douillet devrait m’aider à y parvenir. L’accueil à l’italienne est génial dans ce refuge : un plat de pâtes, encore un autre… et je pose la question : est-ce que je peux dormir ? La gérante du refuge me dit qu’il n’y a pas de problème et me conduit dans une chambre où je suis seul : quel bonheur ! Des draps, des couvertures bien épaisses. Je vais dormir comme un loir. Elle me demande pour combien de temps. Je lui dis « 1 heure » ! C’est toujours un « gros box » de se changer, enlever ses chaussures, son pantalon long, mettre ma deuxième couche chaude avec capuche pour me sentir comme dans un cocon. Il me faut au moins 10 bonnes minutes pour me préparer à me coucher. Et une fois que je suis sous les chaudes couvertures, j’attends en fermant les yeux. 10 minutes ? Rien. 15 minutes ? Rien ne vient… je commence à stresser et mes pulses commencent à monter. Et je me pose la question : « qu’est ce que je fais là dans un lit ? » Finalement au bout de 50 minutes je me lève sans avoir dormi une seule minute. Comme il est difficile de devoir se rhabiller ! Ceci d’autant plus qu’une fois dans le couloir du refuge on ressent une froidure qui glace le corps. Je ne me suis pas reposé mais qu’est-ce que j’ai froid maintenant, voilà ce que j’ai gagné ! Grégo, bien joué ! J’ai bien perdu 1 heure sous un drap pour rien. La gérante est surprise de me revoir, je lui dis que je n’ai pas réussi à dormir et qu’il vaut mieux pour moi de repartir dans la nuit bien froide. Quel bonheur ! C’est reparti pour la descente sur Donnas en solo. Il s’écoule 2 ou 3 heures qui me semblent interminables.

Sur la voie romaine à Donnas

Finalement j’arrive à Donnas à 3h56 en ayant rejoint les coureurs que j’avais croisés au refuge précédent et qui m’avaient conseillé de dormir. Je vais retenter le coup de dormir… Ah ah ah, je ris jaune. Je vais encore jardiner dans cette BV encore quelques heures. Je vais encore jouer au personnage du roman picaresque « Grégo fait du trail » dans l’épisode intitulé « Grégo jardine dans la BV ». Qu’est-ce que je suis mal organisé, c’est juste pathétique. J’ouvre mon sac, il y a plein de matériel dedans et plein de sacs ziploc avec des habits, des batteries, des gels, je pourrais presque ouvrir un commerce. J’ai pourtant une feuille de procédure mais elle n’est pas vraiment adaptée. Je sors les batteries, il y a un spot dans la BV près du PC course pour les brancher, ce qui est remarquable de la part de l’organisation. A quoi bon d’avoir emmené sa batterie de recharge dans le sac de change jaune d’autant que je ne sais pas m’en servir ? Je vais d’abord me restaurer : plat de pâtes et encore un plat de pâtes. Je bois, je mange, je prends une douche et à cette heure là je suis tout seul dans les vestiaires. Et si je décidais de dérouler mon sac de couchage ? Je vais tenter un dodo qui ne viendra pas, comme d’habitude. Un léger assoupissement, en fait j’ignore si j’ai vraiment perdu conscience. J’en ai marre, je décide de tout ranger dans mon sac et de repartir. C’est assez pathétique, je refais mon sac trois ou quatre fois, il tombe en se vidant presque complètement par terre. Je n’ose pas regarder autour de moi de peur de croiser un regard narquois se gargarisant de me voir aussi maladroit. J’ai l’impression d’être un personnage d’un film de Jacques Tati.

Encore du temps de perdu alors que le chrono s’égrène toujours au même rythme. Mais qu’est-ce que je fous là ?

  • BILAN à la BV de Donnas :
  • Arrêt de 2 heures 40 minutes à la BV de Donnas
  • Quelques minutes de dodo non identifiées ? Je n’en sais trop rien.
  • Bien lavé (douche), bien mangé et bien bu
  • Moral : il remonte surtout après avoir pris un cappuccino à Donnas

A venir la Portion 4 : Donnas / Gressoney

  • 57 kms à parcourir
  • D+ : 6058
  • D- : 5027
  • Etape parcourue en 18 heures 40 minutes

Je traverse Donnas sur les coups de 6h45 du matin et j’aperçois à un rond point un bus dont le panneau lumineux au dessus du parebrise du conducteur indique la direction de Gressoney. Pourquoi ne pas le prendre et m’éviter tout ce dénivelé et toutes ces heures de course ? La ville « industrielle » (?) qui n’est pas très belle s’éveille. Et là j’aperçois une lumière au bout du tunnel. Un café !!!! Un café ouvert !!! Une envie de prendre un cappuccino envahit tout mon être ! J’entre dans ce café comme si j’ouvrais une parenthèse dans cette course, un moment de liberté à moi, que je m’accorde. J’entre, mets mon masque et arrive au comptoir. Tout de suite les personnes attablées fixent le regard sur moi, sur mon dossard. Une italienne d’un certain âge me demande si c’est difficile. Je ne vous le fais pas dire ! Je commande un cappuccino que la dame aura l’amabilité de m’offrir en passant le message à la gérante derrière son comptoir. Je la remercie chaudement. Elle me laisse tranquille sans me poser plus de questions. Elle comprend mon besoin d’isolement pour déguster seul mon breuvage. 5 minutes hors du temps, hors de la course. Je repars avec des ailes. Je suis seul pour toute l’ascension à venir en direction du refuge de Coda qui figurera la moitié du parcours de ce Tor. Je ferai l’ascension tête baissée. Les derniers hectomètres pour atteindre le refuge sont très alpins, mais le temps se couvre très méchamment, on aperçoit des volutes de nuages très très vilains annonciateurs de brouillard et de perturbations. J’arrive au refuge sur les coups de 11h45 ce mardi. C’est la mi-parcours de ce Tor et je suis en course depuis exactement 48 heures (rappel : je suis parti dimanche à midi). Une tente a été installée le long du refuge de Coda, on se gèle grave car il y a un méchant courant d’air qui passe dans la tente. Je commande un bon bouillon de pâte et encore un autre pour me réchauffer. J’ai du mal à décoller, les 7 à 8 coureurs qui étaient là quand je suis arrivé sont déjà partis et moi je suis scotché à mon banc telle une moule à son rocher. Il faut se faire violence, de toutes façons je me gèle donc il faut se mettre en route pour se réchauffer. Le chemin est encore long d’ici la BV de Gressoney et le soleil a disparu. L’après midi va être très compliquée, je le sens. Et une heure plus tard, le sommeil – tant attendu – me tombe dessus d’un coup d’un seul durant la suite de mon périple. Enfin, je suis flingué ! Le sommeil se déploie et s’abat sur moi finalement après 48 heures de course. Au moins c’est toujours ça d’appris, c’est une bonne leçon, « attendre d’avoir bien sommeil avant de vouloir aller se coucher ». Les heures qui suivent sont un vrai chemin de croix car je dois lutter contre des paupières qui tombent. J’ai une démarche d’ivrogne qui titube, je me prends des cailloux. Je vois un épouvantail, une sorcière sur le bord du sentier. Tiens donc ! Enfin les hallucinations dont j’ai tant entendu parler, je n’avais jamais expérimenté cette sensation. Au moins c’est fait, la case est cochée. OK je comprends mieux de quoi il s’agit quand on évoque des hallucinations quand on est très fatigué et que l’on n’a pas dormi depuis plus de 50 heures. Le champs de vision est rétréci, et en périphérie le cerveau projette des images sur les éléments qu’il perçoit ; gros cailloux, grosses pierres. L’image prend forme comme si un projecteur formait l’image sur un support (comme des cailloux) telles les images projetées lors de la fête des lumières de Lyon. L’image formée n’apparaît que quelques dixièmes de secondes en périphérie du champs de vision et dès que l’on tourne la tête pour voir l’image dans l’axe des yeux, alors la représentation disparait. C’est assez divertissant, parfois cela fout un peu la trouille, car autant le dire la méchante sorcière ne faisait preuve d’aucune bienveillance à mon égard !

Dans ma marche de macchabée j’ai pour objectif de dormir dans le prochain refuge : le refuge della Barma. Je vais y rester presque 2 heures. Et autant vous le dire tout de suite : je ne vais pas encore réussir à dormir mais je vais bien m’y refroidir encore et encore. Je mange très bien dans ce refuge, encore un bouillon avec des pâtes et encore un bouillon. En fait j’ai l’impression que le fait de manger me requinque bien plus qu’une petite sieste. Néanmoins je demande une chambre, c’est encore tout un cinéma pour me déshabiller, je ne peux pas mettre ma couche chaude qui est mouillée (j’ai évoqué l’erreur de n’avoir qu’une seule couche chaude ayant laissé les autres à l’hôtel, c’est stupide). Je décide de me coucher uniquement avec mon T-Shirt. J’ai un peu froid, il y a quelqu’un dans la chambre qui a la chance de bien ronfler. Je vais fermer les yeux, m’assoupir, mais je n’arrive pas à dormir. Au bout de quelques dizaines de minutes je décide de me rhabiller. J’ai froid, je vais vite dans la salle de vie qui est chauffée. Je décide de repartir, tout penaud et le moral en berne de n’avoir pas encore réussi à dormir alors que j’étais complètement flingué en entrant. Tant pis. C’est reparti, je suis bien isolé mais au-delà de cela je me sens tout petit, pas vraiment à ma place, je me sens amateur sur cette course, inexpérimenté, imposteur. Je n’ai plus vraiment de souvenirs de ce qui se passe ensuite. Je crois que je passe le col du Loup en étant tiré par deux coureurs « père et fils » qui enchaînent la PTL et le Tor. Et puis ensuite je me retrouve seul encore pour la descente de nuit vers le refuge de Niel. J’ai vraiment un trou de mémoire de plusieurs heures. Premier souvenir : je vois un panneau qui indique « La Grubba dans 15 minutes ». Il s’agit de l’établissement qui est dans le refuge de Niel. Attention cela va être « the REFUGE » nec plus ultra de ce Tor. Et celui-là on ne peut pas l’oublier. Cela va me remonter comme un coucou. J’arrive au refuge Niel à 21h42. Une ambiance d’enfer attend les coureurs ! Tout d’abord cela ne ressemble pas à un refuge mais à la véranda d’un restaurant grand luxe. Je suis accueilli comme un roi par un bénévole qui est aux petits soins avec moi. Il me demande tout ce dont j’ai besoin, il me sert la meilleure polenta de tout le parcours du Tor. C’est juste incroyable. Une ambiance de folie car les bénévoles en nombre supérieur à celui des coureurs à ce moment là nous encouragent comme si nous étions des stars du foot. C’est donc complètement requinqué que j’attaque l’ascension qui vient tout en téléphonant à ma femme. C’est un grand moment. Je monte assez vite comme si j’avais des turbo réacteurs aux fesses. Tout ça pour arriver à Gressoney à 2 heures du matin avec une pèche d’enfer. Dans cette BV les bénévoles sont en nombre supérieur aux coureurs présents. A noter que l’on croise les coureurs du Tor des Glaciers dont les sacs de change de couleur bleue sont entassés sur l’estrade de la salle principale. Je prends la décision de me faire traiter mes ampoules par une masseuse. On me dit de revenir dans 20 minutes…pfuiii qu’est-ce que je vais faire pendant 20 minutes, se rendent ils compte que nous participons à une course avec un chrono ? Je reviens 20 minutes plus tard, or c’est trop tôt, encore 20 minutes d’attentes. Je perds mon temps et cela me stresse. Finalement une masseuse s’occupera de moi. Je suis à deux doigts de m’endormir sur la table de massage. Je suis surpris du soin qu’elle apporte à mes ampoules. Elle les enroule comme pour les momifier avec un strappe qui recouvre la quasi intégralité de mes deux pieds. Mais ce n’est pas vraiment ce que j’ai demandé. J’ai l’impression d’être une jeune fille chinoise dont on a enrubanné les pieds. Bon je décide de lui faire confiance et vais conserver mes pieds sous bandage pendant quelque temps, on verra bien. Je décide ensuite de déployer mon sac à de couchage sur l’estrade juste derrière les sacs de change du Tor des Glaciers. Le sol est un peu dur mais nous sommes 5 ou 6 coureurs à préférer cet endroit plutôt que la salle des lits de camps. Je vais réussir à m’assoupir…un peu. Je ne suis pas certain de perdre vraiment conscience et de tomber dans un sommeil profond. J’ai néanmoins l’impression de bien me reposer. Il est temps de repartir au petit matin. Il est alors 6h15.

  • BILAN à la BV de Gressoney
  • Arrêt de 4 heures 15 minutes à la BV de Gressoney
  • 1 heure de dodo il me semble mais ce n’est pas sûr
  • Bien lavé, bien mangé et bien bu
  • Bien pris soin de moi via une podologue qui m’a complètement enrubanné mes deux pieds !
  • Moral : il remonte un peu

A venir la Portion 5 : Gressoney / Valtournenche

  • 35 kms à parcourir
  • D+ : 3247
  • D- : 3119
  • Etape parcourue en 9 heures 30 minutes

Je traverse Gressoney au petit matin et n’ai plus vraiment de souvenir de ce à quoi ressemble cette bourgade. Ma mémoire est embrumée, je confonds avec la traversée de Donnas car elle a eu lieu à la même heure. Sur une partie de la montée je suis au niveau de deux coureurs du Tor des Glaciers dont le parcours de Gressoney à Oyace est exactement le même que celui du Tor des Géants. Ils sont partis le vendredi soir et ils me disent n’avoir dormi que 2 heures depuis. Ils ne semblent pas particulièrement convaincus de la beauté du parcours par rapport à celui du Tor des Géants (qu’ils connaissent car c’est le prérequis pour s’aligner sur les 450 kms des Glaciers). Mais tout d’un coup l’itinéraire que nous empruntons traverse une petite bourgade que je suis certain d’avoir traversé la veille au milieu de la nuit, j’ai une terrible angoisse de suivre des coureurs qui ne sont pas sur le même parcours que moi. J’ai l’impression d’avoir perdu la bonne trace pour me retrouver sur celle de la veille à rebours. Je leur dis que nous sommes perdus, que nous ne sommes pas sur la bonne trace et qu’il faut appeler le PC Course ! En fait je m’affole pour rien, nous sommes bien sur la bonne trace et le bourg que nous traversons bien que semblable à celui traversé la veille est bien inédit. Gros ouf de soulagement qui suit une forte montée d’adrénaline. Je n’ai aucun souvenir du col que je monte ensuite. En revanche, mes pieds qui ont été momifiés commencent à me faire mal. Je décide lors d’un arrêt au stand d’enlever tous ces sparadraps qui serrent et bloquent la circulation de mes pieds. Enfin c’est la libération, les ôter était la bonne solution. C’était une drôle d’idée de les momifier de la part de la podologue. Ma mémoire se rebranche à partir de la petite station de ski de Champoluc : élément singulier, le soleil est radieux ! Je me sens bien mieux. Et je fais une nouvelle pause dans un café pour prendre un cappuccino. Et rebelotte, une cliente me demande si cela va, me pose quelques questions et va m’offrir également le cappuccino. Je suis très surpris par cette bienveillance de la part du public. C’est juste énorme.

Je pointe au ravito de Champoluc à 10h50. Le moral est revenu au beau fixe.

J’appelle ma femme en faisant un tintamarre pas possible sur la seule table exposée à l’extérieur, je suis très discourtois et mal élevé, mais nous ne sommes que deux coureurs attablés. En fait une certaine euphorie s’empare de moi désinhibant mon aptitude à respecter les normes sociales. Je ne m’en apercevrai que beaucoup plus tard rétrospectivement. Je continue seul la montée à venir, je suis assez euphorique malgré le soleil qui disparaît. Je vais même partager ce moment d’euphorie avec mes supporters sur Wa ainsi que le bénévole du refuge du Grand Tournalin (avec un N et non un M !).

Je sais que le prochain Col s’intitule le Col de Nannaz et je dis à mon ami transalpin que la signification de ce terme phonétiquement en français a une signification assez amusante. Il ne comprend pas tout de suite ma remarque – il faut le dire pas très profonde – mais vu mes capacités cognitives du moment je ne peux pas faire plus spirituel. Et dès qu’il comprend ma référence il rit comme une baleine. C’est parti pour le col de Nannaz, j’ai le temps de faire des photos.

Tout va bien pour quelque temps encore. En effet les éléments vont très vite se dégrader… Une de mes citations préférées en Ultra est la suivante : « Tu te sens euphorique, ne t’inquiète pas, cela ne va pas durer longtemps ». Et celle-ci va se mettre en œuvre dans les heures qui suivent. Je vais la vivre dans ma chaire assez durement. La nuit qui vient va devenir un enfer pour moi où je vais toucher le fond.

L’enfer s’abat sur mon Tor :

Un violent orage s’abat sur moi dans la descente de Valtournenche. Je n’ai vraiment pas de bol, je suis à environ 30 minutes de la BV de Valtournenche que des seaux d’eau s’abattent sur ma tête. Je me change très vite pour mettre mon pantalon imperméabilisé, ma troisième couche Gore Tex, mes gants imperméabilisés. Je suis dans un cingle en pente qui se transforme très vite en un torrent de boue.  J’arrive complètement détrempé à Valtournenche à 15h45 dont la salle principale de restauration a le sol détrempé. Franchement quel accueil, humide ! En revanche il y a une très grande salle de spectacle avec des sièges comme au théâtre et une très grande salle de gymnase pour dormir. Je vais passer dans cette BV pas moins de 5 heures. Pourquoi ? Parce que les conditions météorologiques demeurent mauvaises jusqu’en début de soirée et que je me sens déjà rincé. J’ai une trouille bleue de ce qui m’attend et prends la décision de rester et de camper ici tant que les conditions météo ne se seront pas améliorées. D’ici là c’est douche, jardinage, j’ignore si je vais montrer mes bobos au masseur (j’ai oublié), et je vais m’allonger sur un matelas de gymnastique avec mon sac de couchage car c’est bien plus confortable que les lits de camps. Je crois que j’arrive à dormir au moins 1 heure.

Je ressors de cette salle pour aller me restaurer à 19 heures à côté d’une femme des pays de l’est qui me dit qu’elle « adore cette course » et qu’elle « ira directement à Courmayeur sans s’arrêter à Ollomont ». Il y a un côté un peu esbrouffe ou surenchère dans sa manière de me parler. Elle est surexcitée, je prendrais bien les mêmes cachets qu’elle. Elle me scie vraiment la nana, une vraie warrior des forces spéciales du KGB alors que moi je suis une poule mouillée à côté. Cela dit je n’arrive pas à identifier aujourd’hui son nom parmi les finishers. Quant à moi je continue à jardiner dans cette BV d’autant qu’il continue un peu de pleuvoir. Bref je suis une vraie mauviette. « Chat échaudé qui craint l’eau froide » : une expression qui me va comme un gant.  Et puis au bout d’un moment l’ennui me prend et je décide d’y aller car il faut bien y aller un jour… Je quitte cette BV à 21h23 : l’enfer ne fait que commencer.

  • BILAN à la BV de Valtournenche
  • Arrêt de 5 heures 40 minutes à la BV de Valtournenche
  • 2 heure de dodo ? Il me semble mais cela n’est pas certain
  • Bien lavé (douche), bien mangé et bien bu
  • Moral : Pas si mal, il remonte un peu

A venir la Portion 6 : Valtournenche / Ollomont

  • 50 kms à parcourir
  • D+ : 5055
  • D- : 5176
  • Etape parcourue en 19 heures 20 minutes

Il est dit que cette partie est une des plus belles du Tor, je sais que je la parcourrai de nuit, que je ne verrai pas grand chose. Je vais entrer dans un brouillard. Il fait nuit et je vais vivre un moment terrible. Tout d’abord le balisage est juste dramatique. Les rubalises sont très espacées depuis Gressoney et c’est à se demander si on n’a pas ôté les rubalises pour n’avantager que ceux qui sont dotés d’une montre GPS avec le parcours chargé, ce qui n’est pas mon cas car ma montre a pour seule fonction de … me donner l’heure. Il y a du vent, un petit crachin, et par dessus le marché, je traverse un long et épais brouillard. Je ne vois plus aucune rubalise et ma traversée ressemble à un jeu de piste. Au moins l’adrénaline coule à flot dans mes veines ce qui a pour vertu de me maintenir en éveille ! Je jardine pendant quelques dizaines de minutes, complètement perdu, ne sachant pas quelle direction prendre. Je ne sais même plus d’où je viens. Donc je m’arrête et attends qu’une lampe frontale se tourne dans ma direction. Une jeune femme italienne arrive à mon niveau et je m’attache à rester dans sa roue. Mais je vais devoir faire face à un autre très gros souci. Je commence à avoir très mal en descente au muscle qui longe le tibia juste au dessus du coup de pied. Les descentes sollicitent énormément ce muscle car je suis en retenu et ce muscle fait un travail en excentrique au même titre que le quadriceps (qui lui est OK, bon pour le service). Donc cela ne va pas très bien. Je m’arrête au refuge Maggia pour demander à dormir 2 heures car je ne me sens pas bien. Et ce sont deux heures qui me feront un bien fou : le vrai dodo de ce Tor. Toujours cet accueil incroyable des bénévoles italiens aux petits soins pour toi. Je repars dans de meilleures dispositions bien remonté. Je n’ai plus de souvenir de ce qui suit, dans ma tête c’est me brouillard. A tel point qu’au petit matin je croise un coureur pour lui demander quel jour nous sommes. J’hésite entre le mercredi et le jeudi avec un penchant pour le mercredi. Le coureur me dit « Thursday ». Je tombe de mon arbre. Je dois appeler ma femme pour lui souhaiter son anniversaire. J’avais bien retenu le process suivant : « le jeudi tu appelles pour souhaiter un bon anniversaire à ta femme ! ». Au moins c’est simple à mettre en œuvre. Il est 8 heures du matin environ.

Ma femme me dira plus tard que je n’étais pas tout à fait dans mon état normal car il semble que j’ai éclaté en larme et beaucoup pleuré à la fin de la communication. Or au moment où j’écris ces lignes je n’en ai plus le souvenir. En revanche je me souviens de cela : Elle me remonte comme un coucou en restant très calme alors que la situation que je lui décris est plutôt catastrophique. « J’ai mal, si mal au dessous du tibia ! ». « Adresse toi à un médecin pour prendre un doliprane cela va passer. Prends ton temps » : c’est en substance ce qu’elle me dit. Cela me remet en selle pour la suite. Les douleurs au tibia ne sont pas aussi fortes que la nuit qui vient de s’achever et j’arrive à Oyace à 12h18 après une longue descente à la recherche d’une pharmacie…mais dans ce bourg de 200 habitants, il n’y a pas de pharmacie. Je me restaure comme à l’accoutumé ; pasta et ensuite encore de la pasta. J’ai pour habitude de prendre ces petits cakes entourés d’un sachet en plastique (marque Mulino Bianco de Barilla) à chaque ravito. Je trouverais probablement cela mauvais en temps normal mais ils m’apportent un grand contentement dans le cas présent. Je prend même du chocolat que je trouve délicieux, probablement pas terrible dans les faits, mais je suis dans un contexte surréaliste où il est question de « survie en condition extrême » où mon métabolisme considère que tout ce qui contient des calories est très très bon pour lui. Après Oyace il reste encore un col que j’avale aussi vite que mes petits cakes, il s’agit du col Bruson qui ne présente aucune difficulté particulière. Dommage que le ciel soit aussi plombé car le paysage d’alpage sous un ciel gris n’est pas très attrayant à mes yeux. Et très vite nous descendons vers la toute dernière BV, celle d’Ollomont à 16h45. Encore pas de chance, je vais me prendre la douche juste avant d’arriver ! A 1 km près c’est un déluge qui me tombe dessus. La BV est hyper humide et donc très inhospitalière. Je ne peux pas prendre de douche car on doit ressortir avant de retrouver la grande tente où sont situés les lits de camps. C’est la BV la plus mal foutue de ce Tor, étriquée, mal équipée, humide. Vivement que l’on parte, mais j’aimerais tellement qu’il s’arrête de pleuvoir ! Je me sens seul et n’ai plus vraiment le niac pour continuer. J’enlève mes chaussettes et là horreur. Ma jambe droite a enflé au niveau de ma blessure, elle ressemble à un poteau. Il faut impérativement que j’aille voir le médecin pour le strapping. Le médecin ne semble pas affolé en voyant ma blessure et l’œdème qui l’entoure. Elle fait le bon diagnostic car elle sait mieux que moi dans quelles conditions cela me fait mal : « vous avez mal en descente c’est ça ? » « Et demain c’est la descente pour Courmayeur ? ». « Allez je vais vous permettre d’y arriver ». Yesss ! Je suis soulagé, elle est très optimiste ou tout du moins n’est pas alarmiste. Merci à elle. Grâce à son strap je vais être finisher. Avec Joachim P. nous décidons de partir ensemble de cette BV. Il est 20h16. Go ! C’est la dernière étape. Elle va être longue mais elle a pour dénouement la finish line à Courmayeur. Inutile de vous dire que je ne vais pas être capable de fermer l’œil dans cette dernière BV.

  • BILAN à la BV d’Ollomont
  • Arrêt de 3 heures 30 minutes à la BV d’Ollomont
  • Zéro dodo
  • Bien mangé et bien bu
  • Bien pris soin de moi grâce à un strap fourni par un médecin de l’organisation
  • Moral : il remonte car je sens que la fin de la course est proche

A venir la Portion 7 : Ollomont / Courmayeur

  • 50 kms à parcourir
  • D+ : 4277
  • D- : 4443
  • Etape parcourue en 15 heures 45 minutes

On décide Joachim et moi d’initier cette nouvelle étape ensemble. On a le même rythme et je mène le train dans les montées. Il n’en reste que deux : Champillon et le fameux Col Malatra, la fenêtre de la délivrance. Je n’ai plus beaucoup de souvenir de ce premier Col que l’on monte d’une traite en pleine soirée à l’exception d’un ravito tout à fait exceptionnel, le refuge de Champillon (le refuge qui vous pousse à vous réinscrire pour un autre Tor des Géants). On nous accueille avec un barbecue qui comprend de la porchetta et de la polenta, c’est juste une tuerie, et comme on est mal élevés, mais affamés, on en redemande !

Je ne me souviens plus du reste du col. Tout ce que je peux dire c’est que la descente sur St Rhémy en Bosse va être un vrai chemin de croix qui va durer près de 4 heures entre 23h et 3 heures du matin. Je ne sais plus à quel moment Nicolas C. nous rejoint. Mais c’est bien à 3 coureurs que nous allons arpenter cet interminable faux plat descendant qui n’en finit pas d’autant que le sommeil s’abat sur moi, m’étreint et me pousse dans le fossé. Or mes deux compagnons continuent bon train et je dois me faire violence pour les suivre, me donner un bon coup de pied. Mes paupières sont lourdes, très lourdes. Joachim et Nicolas ont suffisamment d’énergie pour discuter entre eux, moi je n’en ai aucune pour faire fonctionner les aires du langage de mon cerveau. J’ai déjà du mal à fournir l’énergie requise pour mettre un pied devant l’autre. J’ai mal au muscle de mon tibia car nous sommes en légères descente, cela tire et je grimace. Je ne me souviens plus des sujets profonds que nous avons abordés si ce n’est celui de savoir s’il vaut mieux utiliser la machine à laver ou l’eau de la douche pour laver ses chaussures de running. C’est à peu près tout ce dont je me souviens. Joachim nous parle d’une exposition dont on ne saura ni ce qu’elle abrite ni où elle est située. Bref les conversations sont lunaires…

Enfin le ravito très très bruyant de St Rhémy en bosse arrive. Mes compagnons ont envie de dormir sur les bancs dans cette salle de ravito où règne un vacarme pas possible en raison d’une chaudière qui fait un bruit digne des manufactures du temps de la révolution industrielle. Même le mobilier est aussi rustique que cette époque. Pour moi impossible de dormir, je vais jardiner pendant 1 heure en attendant que Nicolas et Joachim se réveillent. Je suis en fait assez excité et à la fois pas trop pressé d’entamer cette ultime ascension tant désirée et fantasmée : le Col Malatra (2900 mètres). C’est parti ! Nous quittons ce ravito du 19iem siècle pour l’ascension ultime. La pente est dans un premier temps très douce, nous sommes dans un alpage dont on entend les cloches de multiples vaches. Le toponymie du lieu « Le Merdeux » ne laisse aucun doute. Nous en avons plein les chaussures de runnings. Au moins quand les ancêtres ont dû trouver une dénomination pour ce lieu ils sont allés droit à l’essentiel. Appelons cette prairie : « Le Merdeux ». Ne nous cassons pas la tête, faisons simple, avec ce que nous avons sous la main.  Nous poursuivons Joachim et moi en silence la montée qui devient plus minérale. Nous percevons au loin les lumières du refuge Frassatti qui est tellement haut que l’on a l’impression qu’il est suspendu dans les aires. Je n’aime pas trop lever la tête pour voir à quelle distance il est… c’est trop haut et démoralisant. Je préfère regarder devant moi en mettant un pied devant l’autre. Nous y sommes : refuge Frassatti atteint à 6h36. Nous voyons Thierry qui est en train de dormir sur une table et qui nous avait distancé de 30 minutes au refuge de St Rhémy. On se restaure très rapidement et on reprend l’ascension. Et nous allons commencer à vivre un instant magique à mesure que nous continuons les 300 mètres de dénivelés qui nous séparent de la « fenêtre du Col Malatra » (c’est ma dénomination toute personnelle). L’aube est en train de surgir. Nous contemplons un spectacle exceptionnel. J’appelle ma femme à partir de 7h30 et lui permet avec la vidéo de partager ce moment incroyable.

Les premières lumières du soleil commence à embraser le col Malatra.

Joachim et moi prenons notre temps à contempler le spectacle de lumière naissante. Le reste du dénivelé est juste du gâteau.

Nous arrivons à la fenêtre et continuons la séance photo avec un pro qui est posté à ce niveau. J’ai en tête la couverture du livre de Stefano Torrionne très connue et qui trône depuis 2 ans sur mon piano à Paris. Je rêve de reproduire la photo.

C’est juste magique et me procure une émotion plus intense que celle que je ressentirai à l’arrivée. Je le sais mais je le savais déjà avant le début de la course. Le massif du Mont Blanc nous fait face et nous invite à la descente à son pied où se situe Courmayeur. Nous pointons au « Pas entre deux Sauts » à 9 heures pile. La journée s’annonce très belle. Le soleil va commencer à piquer. Je me mets en T-Shirt / crème solaire XXL / lunettes de glacier. Il ne reste plus que 15 bornes à peine. Il ne reste que le plaisir de la descente avec un panorama exceptionnel sur le massif. Joachim et moi-même sommes rejoints dès lors par Nicolas C. Nous continuerons la fin du parcours jusqu’au Mont de la Saxe sous un soleil qui commence à bien taper sur le casque.

Ensuite j’ai ma femme au téléphone puis mon frère durant la descente hyper technique sur Courmayeur (tracé de l’UTMB dans le sens inverse), je prépare la descente. Je suis à Courmayeur dans moins de 30 minutes. La chaleur est harassante à l’entrée de Courmayeur, le soleil brûle. J’ai hâte d’arriver, le parcours nous fait passer par des jardins publics pour une arrivée plus directe sur la rue centrale de la ville.

Enfin j’y suis. Je vois l’arche, je cours… non à ce moment précis je vole. Il est midi plein, heure pour heure après en être parti et exactement 5 jours plus tard.

Finisher.

EPILOGUE

Merci à mon épouse pour m’avoir permis d’y aller.

Merci à mon équipe de supporter sur Wa : Fabrice mon frère, Jean-Michel, François, Emmanuel et mon fidèle ami Sylvain.

Un très très gros merci à tous les bénévoles que j’ai pu croiser durant cette course. Valdotains, vous êtes formidables !

Le Tor des Géants est une épreuve marquante physiquement et psychologiquement. L’épreuve d’Ultra la plus difficile que je n’ai jamais courue. Je ne la recommande pas à la légère. Il faut avoir faim, avoir la foi pour envisager de surmonter cette épreuve énorme. A l’heure où j’écris ces ligne à J+8 après l’arrivée, je suis encore marqué, traumatisé ? Et je n’envisage pas de resigner.

Mes nuits sont encore hantées par la course. Je suis encore très éprouvé.

A J+3 de retour à Paris ma balance indiquait +4 kgs en raison d’œdèmes sur mes deux jambes, le visage également. Ces 4 kgs ainsi que les œdèmes ont disparu en 3 jours. Il reste la blessure au niveau du releveur en bas du tibia qui m’empêche de dormir convenablement.

Le Tor des Géants, c’est du très lourd, c’est très marquant, c’est clairement un « cornerstone » très significatif dans la carrière d’un UltraRunner. Je ne sais pas à quoi cela va aboutir mais je ne pense pas rester le même une fois que tout cela sera digéré.

Je ressens un besoin profond de tourner la page car c’est une expérience très marquante presque traumatisante. Ce récit est un des moyens pour se faire.

Et votre intérêt à me lire me permet d’y arriver. Merci à vous.

addendum : Mais à l’heure où j’écris ces lignes (janvier 2022) il s’est écoulé de l’eau sous les ponts, et l’envie est revenue. Le souvenir des souffrances a disparu, seule l’envie et seul le plaisir demeurent.

Tor des Géants : c’est quoi cette course de 330 kms ?

Dimanche 12 septembre 2021, je me rends une nouvelle fois à Courmayeur (après ma TDS) pour prendre le départ de mon objectif majeur dont l’origine date de 2018 déjà (Voir ce post avec vidéo).

Le Tor des géant en quelques mots

Il s’agit d’une course d’UltraTrail créée en 2010 qui a lieu intégralement dans le Val d’Aoste qui est une province administrative italienne (au même titre que la Toscane, Lombardie etc…). Cette course emprunte deux sentiers historiques les Via Alta 1 et Via Alta 2 qui entourent à eux deux la vallée d’Aoste.

  • Longueur du parcours : 330 kms
  • 25 cols dont 4 flirtant les 3 000 mètres d’altitude
  • Altitude moyenne : 2 000 mètres
  • Dénivelé cumulés : 25 000 D+ (et D- car il s’agit d’une boucle avec pour point de départ et d’arrivée la ville de Courmayeur)
  • Temps maximal pour être finisher : 150 heures

Nombre de points de checkpoints et autant de ravitaillements : environ 45 plus ou moins espacés sur tout le parcours. On compte également 6 bases vie (où il y a des lits de camps et où l’on récupère un sac qui nous suit de BV en BV). A noter que les ravitos sont réputés comme copieux avec la spécialité phare du pays ; de la polenta servie quasiment systématiquement, et plus rarement des pâtes comme au restaurant.

Le Val d’Aoste en bref

Une singularité de cette province italienne : le français est langue officielle conjointement à l’italien. Les habitants sont appelés des valdotains. On y parle aussi le patois valdotain comme c’est l’usage (d’avoir son patois) partout en Italie.

Le reste c’est très bien expliqué sur wikipedia et en mieux.

Pourquoi le « Tor des Géants » ? Que cela signifie-t-il ?

Le terme de « Tor » c’est du patoi valdotain qui signifie « Tour ».

Et pourquoi « des Géants » est un terme français pour une course qui se court à 100% sur un territoire italien et organisé par des italiens ? Et bien comme dit plus haut le français est langue officielle et est parlé par tous les valdotains. Par ailleurs la toponymie des lieux est beaucoup plus francophone qu’italienne.

Qui sont les « Géants » auxquels fait référence la dénomination de la course ? Les coureurs ?

Eh bien pas du tout.

Les géants désignent les 4 massifs montagneux (ou montagne) qui circonscrivent la vallée d’Aoste et qui constituent la perspective des coureurs. Ces 4 géants sont les suivants :

  • Le massif du Mont Blanc
  • Le Gran Paradisio
  • Le Matterhorn (Mont Cervin pour les francophones)
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330 kms pour un Ultratrail : on assiste à une surenchère de kms pour permettre aux finishers de démontrer qu’ils sont très forts ? En d’autres termes il faut être particulièrement fort physiquement pour en venir à bout ?

La remarque est intéressante et requiert que l’on s’y penche et développe quelque peu.

Sans enlever un quelconque mérite aux finishers du Tor nous devons apporter quelques bémols à cette affirmation selon laquelle les finishers du Tor sont des athlètes qui ont réalisé un exploit.

Tout d’abord notons que la durée limite est de 150 heures pour arriver à Courmayeur (enfin pour y retourner) soit une moyenne de 2 km/heure. Certes, cela est sans compter les arrêts au stand pour manger et dormir. Néanmoins certains finishers prétendent n’avoir jamais couru ou très très peu sur le parcours. En d’autres termes le rythme de course est plus celui d’une randonnée à un pas rapide que celui d’une course de 50 kms où l’on peut courir – sur certaines portions de plats et en descente – à un certain rythme (rappel : courir c’est avoir en suspension les deux pieds au-dessus du sol)

Une singularité du Tor : la gestion du sommeil

En fait le Tor est une épreuve qui ne peut même pas se comparer à des formats de 100 miles (de type UTMB) où l’on peut sans trop de problèmes traverser deux nuits blanches au max (ce qui est physiologiquement possible sans causer de dommages). En revanche au-delà de 170 kms le temps « de course » est tellement long que la gestion de la fatigue et de la privation de sommeil deviennent un enjeu CLEF qui est totalement inédit pour les participants familiers des formats « plus classiques » d’Ultra. Je ne sais toujours pas comment je vais m’adapter à des intensités de fatigues que je vais connaître pour la première fois. J’ai bien une stratégie comme celle de dormir dans toutes les bases vies…mais combien de temps ? Et y arriverai-je ? Quid des siestes flash le long du parcours à partir du troisième jour comme le relatent de si nombreux témoignages ?

Pourquoi je me suis inscrit à cette épreuve ?

Parce que j’adore la polenta !

Mais terminons par une pirouette plus poétique et mystique…

Quel est mon rêve sur ce Tor ?

J’aimerais passer ce col de Malatra (voir photo ci-dessous), le tout dernier col (à 2900 mètres d’altitude) c’est la toute dernière porte, celle de la libération avant l’arrivée effective située 15 kms en aval. Tout coureur qui la franchit ressent une émotion intense car en général il sait qu’il va terminer à coup sûr cette épreuve et arriver à Courmayeur en finisher.

Col de Malatra : on lève les bras en signe de victoire

L’X-Alpine 2021 : c’est du brutal…

Samedi 3 juillet 2021, il est 22h30, il fait nuit je viens de sortir du ravito de Bourg Saint Pierre. C’est ma 18ième heure de course, je suis au km 77 de l’X-Alpine et ai cumulé 6100 mètres de D+.

J’ai froid, j’ai mal dans le quadriceps. Je pense à la descente de cabane de Mille, j’ai peur. Ma frontal éclaire le bitume. Chaque pas me fait mal, j’ai froid. Je m’arrête, je fais un demi-tour à 90 degrés, j’hésite. Je n’hésite plus. Je retourne sur mes pas. En une fraction de seconde je prends une décision irrévocable et m’apprête à faire un choix irréversible. La flamme, trop faible jusqu’alors, s’est éteinte. J’abandonne.

Que s’est-il passé pour en arriver là ?

Vendredi 2 juillet 2021

Arrivé à Lausanne par le TGV Lyria je rejoins mon ami François ainsi que Thierry et son fils Léo qui vont courir l’X-Traversée. Nous prenons un bon plat de pâtes dans une commune au bord du lac Léman de Genève. Il fait très beau. Autant profiter de ces rayons de soleil car dès notre arrivée à Verbier nous ne verrons plus aucun rayon de tout le WE.

Cela dit depuis le matin je ressens comme une chappe de plomb sur la tête et le soleil qui me frappe ne contribue pas à l’alléger. Il faut bien me l’avouer je suis crevé. J’ai passé une très mauvaise nuit. Après le retrait des dossards je n’ai même pas l’envie de faire la traditionnelle photo avec François. Je croise mon ami d’enfance Sylvain qui courra l’X-Traversée également. On ne se voit que quelques minutes sur le parking ce qui est plutôt frustrant, et je n’aurai même pas la force de passer du temps avec lui pour boire un verre en fin d’après midi. J’ai besoin de repos. Quel décalage entre ce que j’avais imaginé des semaines plus tôt et la réalité : sitôt arrivé à Verbier Je m’étais imaginé courir vers l’arche de départ telle la petite fille du générique de « La petite maison dans la prairie » pour prendre des photos en exultant… La réalité maintenant que je suis à destination c’est que j’ai surtout envie d’aller sous une couette. Je m’effondre et m’endors immédiatement pour un dodo de plus d’une heure.

Le soir je suis invité par l’hôte de François, Thierry et Léo dans un chalet sur le golf pour prendre un excellent risotto concoctée par François. Ma grande crainte : est-ce que je vais pouvoir revenir suffisamment tôt à l’hôtel pour dormir ? Ai-je eu raison d’accepter l’invitation ? Je passe une excellente soirée, quel chaleureux accueil, il est là le bonheur. François, le master du risotto, me raccompagne en traversant le terrain de golf à ma voiture vers 21 heures. Très agréable aparté où l’on discute des derniers réglages d’avant course.

Samedi 3 juillet : 3 heures du matin

Je me réveille spontanément et je suis tout surpris d’avoir très bien récupéré. Oui je peux le dire enfin : j’ai le « GUANE » (NDLR : expression familiale qui signifie : j’ai la niaque, j’ai la pèche, j’ai du tonus, je vais tout faire péter… en bref cela veut tout simplement dire « je suis en forme »).

Je prends un petit déjeuner à l’hôtel où je rencontre un coureur de l’X-Alpine pour le départ de la vague de 4 heures comme moi. Nous nous rendons au départ.

4h : c’est le top départ.

Le départ de la course X-Alpine n’est pas simple. On attaque par un raidillon suivi par une descente extrêmement technique en direction de la vallée. Et là dans la forêt c’est le drame ! Le coureur qui me suit me signale que je viens de perdre une boîte blanche qui vient de tomber dans le ravin. Il s’agit de ma paire de lunettes de soleil. Impossible de remettre la main dessus. Cela aurait pu être catastrophique pour moi car je suis hyper sensible à la luminosité mais la météo s’annonce nuageuse, sans aucun rayon de soleil, qui plus est il est annoncé de la pluie toute l’après midi. Pas de quoi être trop affecté par cet avatar.

J’arrive à Sembrancher dans la vallée au pied du Catogne à 5h36 du matin (1h36 de course). Je ne suis pas au mieux de ma forme d’ailleurs. J’essaie de me convaincre que j’ai le « guane » en prenant une photo qui ne paraît pas des plus convaincantes.

Sembrancher à 5h36 du matin

Et on attaque tout de suite le monstre de cette X-Alpine : les 1900 mètres de D+ du Catogne. Un ogre, un dragon dont il faut escalader (oui le terme est parfois adéquat surtout sur la fin de l’ascension) les épines dorsales. Les sensations dès le début ne sont pas excellentes, je manque un peu de puissance. Je décide de monter non pas en deçà de mes capacités aérobies mais plutôt encore plus en deçà que d’habitude ; en mode randonneur qui prend son temps. Pfuiiii ce n’est pas de la tarte. Manifestement ce n’est pas la joie. La montée attaque par un sentier en serpentin dans le sous bois, puis j’arrive au ravito de l’alpage où je n’aurais jamais pris autant mon temps pour boire et discuter, comme au bistrot. Ensuite on attaque la partie très minérale et aérienne de ce Catogne et je continue à prendre mon temps en mettant un pied devant l’autre. Et sans trop y faire attention j’arrive au sommet où nous attendent des bénévoles qui nous badgent. J’aurai mis 3h04 pour cette ascension soit mon plus mauvais chrono (en moyenne sur mes 4 dernières X-Alpines je grimpe ces 1900 mètres en 2h50). J’exulte comme à mon habitude au sommet en hurlant :  » Le Catogne c’est fait ! ». C’est en général la première et dernière fois, car pour les cols suivants je suis beaucoup moins frais.

On attaque la descente plongeante sur le lac de Champex : c’est hyper technique, il y a parfois des chaînes pour descendre en rappel, il y a rarement du répit, la descente n’en finit pas. La partie la plus dure se situe sur les derniers 400 mètres en sous bois. On voit le lac se rapprocher mais il est toujours trop loin. Les quadriceps en prennent un sacré coup, les gros orteils tapent le bout de la chaussure jusqu’à leur agonie (systématiquement après l’X-Alpine on perd l’ongle de ses gros orteils qui se nécrosent).

Arrivé à Champex à 10h08 (6 heures de course) je me ravitaille je suis toujours long à la détente pour repartir. J’ai besoin de ce réconfort, de discuter un peu avec les bénévoles. Ce n’est pas un très bon signe. Je n’ai pas vraiment le « guane » et pourtant ce qui m’attend c’est un deuxième très gros morceau : la montée vers la cabane d’Orny par la col de la Breya (1400 mètres de D+ sur à peine 8 kms avec des murs à 25% un peu partout) : les gants sont très très utiles pour grimper dans les pierriers. J’aime beaucoup cette ascension malgré son extrême difficulté : elle est brutale, « very hard » comme le disait un anglais au téléphone assis sur un rocher le téléphone en main. On passe de la forêt à directement un paysage lunaire et très minéral, et puis on longe un glacier. Il fait gris, il fait un peu froid, presque glauque. Je croise un photographe et je me force à lui scander que « j’ai le guane !!! ». On va dire que j’applique sans trop y croire la méthode Coué. Et je dois vous l’avouer, cela n’est pas très efficace sur moi.

« j’ai le Guane ! » Tu ne me crois pas ? Et bien tu as raison !

Grosse frayeur à la cabane d’Orny

C’est fait je suis à Orny en 2h50 d’ascension pour ces 1400 mètres de D+. Je me ravitaille je me fais prendre en photo. J’ai bien froid. Et puis une nouvelle va achever de me glacer le sang.

A la cabane d’Orny 2824 mètres d’altitude. Un temps magnifique qui donne envie d’y revenir.

Cette nouvelle je la reçois comme une douche froide. J’entends un bénévole dire : « la barrière horaire à La Fouly c’est 16h45…il vous reste 3 heures ! ». Je ne me suis jamais soucié d’aucune barrière horaire sur aucune course mais comme je sais que je suis un peu escargot sur cette édition je prends peur ! Et 3 heures cela me semble très très juste connaissant déjà le parcours qui reste jusqu’à La Fouly.

La course contre le chrono jusqu’à La Fouly

Il se met à pleuvoir dans le début de la descente qui requiert au moins 1300 mètres de D- c’est juste terrible. Les pierres deviennent glissantes. Il faut assurer chaque pas, chaque appui pour ne pas se faire mal. Cela demande une vigilance de tous les instants. Mais au moins la peur d’être fauché par la barrière horaire m’a réveillé telle une gifle. La descente jusqu’à Saleinaz n’en finit pas. Je demande à un bénévole qui nous distribue quelques bouteilles d’eau : « combien de kms jusqu’à La Fouly svp ? ». « Oh cher Monsieur il vous reste 7 kms ». Un conseil que je vous donne : toujours multiplier par 1.5 l’estimation de kms que les randonneurs ou piétons vous donnent. Je ne sais pas pourquoi on vous donne toujours une sous estimation de la distance qui reste à parcourir. Je cours tel un fugitif comme si une meute de chiens d’un pénitencier était à mes trousses. Il pleut toujours, j’alterne marche rapide et trot sur quelques centaines de mètres. La montée en faux plats jusqu’à La Fouly sur le sentier de l’UTMB est super roulante … dans le sens inverse c’est sûr, mais pas dans le sens de l’X-Alpine. Je sens que c’est bon il me reste 45 minutes, je redemande à des VTtistes qui me répondent qu’il reste 3 kms (je multiplie par précaution ce qu’ils me disent par 1.5) et cela devrait le faire même au rythme de la marche rapide. Mais je bourrine comme un bourrin (il faut le dire) pour avoir de la marge….. et Yessssssssssss je pointe à La Fouly à 15h50. Il me reste 25 minutes pour me ravitailler. Quel bonheur, quel soulagement. Je ne suis jamais arrivé si tard à La Fouly n’est ce pas Sylvain ? (NDLR : en moyenne lors de mes 3 dernières X-Alpine j’arrivais à 15h30).

En direction du Grand Saint Bernard : simple as usual

J’aime bien cette partie de la course qui en général me repose. Le parcours emprunte un sentier de 4/4 très simple. Puis on arrive après 800 mètres de dénivelés sur un plateau le long d’un lac magnifique. Or c’est sympa quand il fait beau. Mais aujourd’hui c’est un crachin épouvantable qui nous tombe dessus, et sur le plateau on doit traverser des champs de neige. Les pieds sont mouillés constamment. Grand Saint Bernard vient à notre secours !!!

J’arrive enfin au ravito du Grand Saint à 19h30 soit 40 à 50 minutes de retard par rapport aux éditions précédentes. Cela me déprime. J’ai du mal à me descotcher du ravito mais il faut y aller. Et je fais une bêtise, je n’ai pas rempli mes flasques et une angoisse m’étreint jusqu’au col des chevaux. Seule consolation, le temps semble s’éclaircir. Au col des Chevaux la vue est magnifique sur les coups de 20 heures. Cela restera ma plus belle émotion de cette X-Alpine… car la suite sera une descente en enfer.

La descente vers Bourg Saint Pierre : le début du purgatoire

Autant le dire tout de suite. Je me dirige vers Bourg Saint Pierre qui n’aura jamais aussi mal porté son nom. Car il faut bien l’avouer je n’ai pas la sensation de me diriger vers les portes du paradis mais plutôt vers les portes de l’enfer. Et cela commence de manière tout à fait banale par l’apparition d’une douleur localisée dans le petit vaste interne, le muscle qui est juste au dessus du genou côté intérieur. Zut, je suis en plein pierrier hyper technique de la descente du col des Chevaux, il y a beaucoup de neige et de déclivité. Ce n’est pas le moment de glisser. Et je suis tout en retenu dans cette descente, peut être un peu trop crispé, comme un petit vieux qui a peur de se ramasser. Mon attention n’arrête pas d’être attiré par cette petite douleur à la cuisse, ce furoncle. J’essaie de ne pas y penser et pourtant la douleur est là qui se manifeste à moi telle une petite voix : je suis là ! Ne m’oublie pas ! Tu penseras à moi jusqu’à la fin ! Tu ne termineras pas !….

Et la douleur se fait de plus en plus forte. C’est d’autant plus terrible que j’aime beaucoup cette partie du parcours où j’ai l’habitude « d’envoyer du lourd » pour reprendre cette expression très élégante souvent employée par des ultratraileurs qui veulent te montrer qu’ils ont les plus grosses cuisses. Il fait déjà nuit alors que je longe le lac des Toules…alors que j’ai l’habitude de sortir la frontale après Bourg St Pierre et jamais avant ! J’entends le téléphone de ma femme : « J’imagine que tu dois être à Bourg St Pierre non ? ». Et bien comment te dire ?…. « je n’y serai pas avant 1 heure, cette année je suis un peu dans les choux, mais tout va bien, j’ai super bien géré jusqu’à maintenant car ce n’est pas un bon jour ». Voilà comment je m’en sors en donnant le change à ma femme et surtout pour me rassurer moi-même en voulant minimiser ce qui se maximise dans ma cuisse.

J’arrive en pleine nuit à Bourg Saint Pierre n’arrivant pas vraiment à soutenir un pas de course, je traîne la pate. J’entre au ravito de BSP…

La cour des miracles

J’imagine que vous n’imaginez pas à quoi ressemble un ravito de l’X-Alpine après 77 kms et 6100 D+ (et près de 19 heures de course), du moins vous n’imaginez pas nos visages d’Ultrarunners à la dérive. Certains sont allongés par terre et font des exercices très étranges, les pieds nus au dessus de leur tête. D’autres sont prostrés devant leur plat de nouilles et manient avec une telle lenteur leur fourchette que l’on se demande s’ils ne vont pas se statufier d’ici le lendemain matin, d’autres vomissent et éructent dans les coins. J’ai l’impression d’être dans une scène du film « Vol au-dessus d’un nid de coucou »…sauf que j’en suis un des acteurs, mais pas avec le panache d’un Jack Nicholson. J’en suis très loin. Je baffre ma quiche aux brocolis qui m’a suivi dans le sac de change sans aucun plaisir, je gloutonne. Bref cela va mal. Il faut que je parte de cet endroit de malheur. Je donne mon sac de change, je sors. Des bénévoles m’encouragent, sauf que quelque chose se gangrène en moi. Et puis quelque chose de terrible va sonner le coup de grâce, j’ai froid. Je suis sur le bitume pour entamer l’ascension vers la cabane de Mille. Ma frontale éclaire ce bitume, je dois accélérer pour me réchauffer, j’ai froid. Et j’ai mal à mon muscle de la cuisse, comme jamais, je n’arrive pas à faire un pas sans que cette douleur se rappelle à moi. J’ai froid, j’ai peur quand je visualise la descente de la cabane de Mille à quelques encablures de Lourtier. « Je n’y arriverai jamais ». J’ai l’impression qu’un mur magnétique s’est abattue devant moi. J’ai besoin d’aide, de soutien. J’entends le téléphone portable qui s’allume dans mon sac à dos mais je ne réponds pas tout de suite car cela me demande un gros effort, je suis presque dérangé. Je continue à marcher quelques mètres. Quelque chose de terrible vient de me tomber dessus, d’un coup d’un seul. C’est la pire menace qui peut tomber sur un Ultrarunner, pire qu’une blessure, pire que la soif, pire que la souffrance physique. Cette menace terrible c’est …. ne plus y croire. La foi que je peux terminer m’a quitté, l’envie s’est évaporée. Comme ça en une fraction de seconde.

 » Ma frontal éclaire le bitume. Chaque pas me fait mal, j’ai froid. Je m’arrête, je fais un demi-tour à 90 degrés, j’hésite. Je n’hésite plus. Je retourne sur mes pas. En une fraction de seconde je prends une décision irrévocable et m’apprête à faire un choix irréversible. La flamme, trop faible jusqu’alors, s’est éteinte. J’abandonne. »

J’appelle ma famille pour les informer de mon choix alors que je retourne au mouroir de Bourg Saint Pierre car il y fait chaud. Je crois que c’est ma dernière X-Alpine.

Deux heures après je suis à Verbier après avoir été transporté dans un véhicule pour éclopés.

Il est minuit.

Je sors du véhicule.

Je n’ai plus mal à la cuisse.

L’X-Alpine, « c’est du brutal »… et c’est cruel.

EPILOGUE

Félicitations à Sylvain mon fidèle compagnon qui est finisher de l’X-Traversée ! Chapeau tu fais partie des super Ultrarunners.

Bravo à toi Léo pour ta première sortie longue tu as choisi une énorme épreuve. Je te souhaite de continuer à apprécier notre discipline tellement exigeante mais qui offre tellement de belles émotions.

Bravo à toi François, tu as pulvérisé ton estimation de chrono.

Bravo à toi Thierry, tu as mérité des tablettes de chocolats au lait que je t’enverrai dès ma prochaine fournée.

Bravo à toi Guillaume, une vraie horloge suisse.

Bravo à toi le finisher, tu es mon héros.

X-Alpine 2021 : le retour après 3 ans d’absence

3 chiffres

Le chiffre 3 : 3 ans que je ne suis pas retourné à Verbier courir une des plus redoutables épreuves de trail que je connaisse.

Le chiffre 2 : Il s’est écoulé exactement 2 ans jour pour jour (le 27 juin 2019) depuis mon tout dernier Ultra (le LUT). Putain 2 ans ! C’est d’autant plus effrayant que mon âge a évolué au même rythme durant ce laps de temps.

Le chiffre 5 : Cela sera ma cinquième participation à l’X-Alpine. Mais j’ai toujours aussi peur.

Un cordon qui n’est pas ombilical mais presque

et qui prouve mon attachement à cette course depuis 2018 comme on peut le voir sur cette image prise cet après midi ! NDLR : il s’agit du passe remis aux coureurs lors de l’édition 2018, c’est probablement de qualité suisse étant donné la robustesse du dispositif.

Ma préparation ?

En ligne avec celle de mes deux précédentes éditions.

  • Volume horaire des 5 dernières semaines : 54 heures soit 540 kms au total soit 108 kms / semaine en moyenne
  • Type d’entraînement : à Paris entre le 2ièm arrondissement et le 19ièm arrondissement en aisance respiratoire totale tous les matin à 5h30
  • Poids : 62 kgs (je mesure 175 cm)
  • Masse grasse : 5% selon tous les modèles de balances TANITA à impédancemètre
  • Etat de forme : fatigué… euh très fatigué.
  • Problèmes psychologiques d’ordre névrotique à signaler : consulte l’évolution des prévisions météorologiques sur Verbier à peu près toutes les heures. Bilan ? Cela varie beaucoup et ne m’apporte aucune satisfaction particulière. J’en conclu que je devrais arrêter mais je n’y arrive pas.

Le profil de l’X-Alpine

Il fait toujours aussi peur à voir comme cela même en essayant de le lire à l’envers ou en diagonal. Mais ne vous inquiétez pas, en vrai c’est pire.

C’est une course qui attaque par l’ascension d’un ogre. Par l’ascension de cet ogre qu’est le Catogne et ses 1900 mètres de dénivelés positif one shot ! Et cet ogre il ne dévore pas que les enfants mais il dévore les traileurs à la montée et … surtout à la descente en vous hachant menu les fibres musculaires de vos quadriceps.

Ensuite après avoir fait le bilan de ce qui vous reste en état de fonctionnement au ravito de Champex vous ferez face à un monstre gentil qui se tient en embuscade lors de la montée d’Orny. Attention il est muni d’un gourdin car en général une fois terminé les traileurs ressentent une vraie douleur à la nuque. La descente d’Orny terminera ce travail sape commencé précédemment. En effet, pour les aventureux candidats traileurs cette « sortie du jour » se termine au ravito de La Fouly qui compte le plus grand nombre d’abandons. Après avoir longuement gambergé sur ce chemin de réflexion (j’abandonne ou je continue ?) qui commence à Saleinaz, la décision est souvent prise d’arrêter les frais à La Fouly, j’en connais quelque chose. Je passe assez vite sur la montée du col Fenêtre et du col de la cabane Mile qui sont des friandises à côté des de ce que l’on vient de surmonter. En fait l’estocade final pour les éclopés rescapés qui restent commence à Lourtier pour attaquer « The Mur » : Lourtier / La Chaux. Un grand moment de détresse.

Voilà, ensuite c’est la descente à quatre pates (ou par tous moyens… la roulade est une technique autorisée) jusqu’à Verbier qui se fait souvent en chantant à chaque fois que vous percutez le sol car les courbatures ressenties dans les quadriceps ne se font jamais discrètes à ce moment là de la course, souvent au cœur de votre deuxième nuit.

Voilà c’est terminé.

J’oubliais de mentionner une chose.

L’X-Alpine, c’est très joli !

X-Alpine 2021 : trois ans après

Enfin un UltraTrail dans le viseur. C’est dans 1 mois après 2 années blanches de Trail et 3 ans depuis ma dernière participation. Elle m’a manqué celle-là.

  • Mes 4 récits d’ancien combattant

X-Alpine TVSB (Trail Verbier Saint-Bernard) 2015 : 111kms / 8400 D+ 8400 D- : Abandon au km 47 après 12 heures de course et 4400 D+

X-Alpine TVSB (Trail Verbier Saint-Bernard) 2016 : 111kms / 8400 D+ 8400 D- : 26h 17min / Place 62 vs 206 finishers vs 476 coureurs au départs (taux d’abandon 57%). (Cote ITRA 545)

X-Alpine TVSB (Trail Verbier Saint-Bernard) 2017: 111kms / 8400 D+ 8400 D- : 26h 39min / Place 75 vs 237 finishers vs 487 coureurs au départs (taux d’abandon 51%). (Cote ITRA 533)

X-Alpine TVSB (Trail Verbier Saint-Bernard) 2018: 111kms / 8400 D+ 8400 D- : 25h 46min / Place 82 vs 270 finishers vs 494 coureurs au départs (taux d’abandon 45%). (Cote ITRA 528)

L’entraînement en endurance fondamentale : c’est fondamental

Plutôt qu’un long discours voici ci-dessous un courrier que j’avais adressé à Zatopek qui a eu l’amabilité de le reproduire non sans avoir effectué quelques modifications soumis à ma validation. Et je regrette d’avoir validé car avec le recul je m’aperçois que cela n’est plus vraiment le reflet de ce que j’ai voulu dire.

En d’autres termes comme l’a dit un célèbre gouverneur de la Reserve Federal Alan Greenspan « si vous m’avez compris c’est que je me suis mal exprimé » !

Car effectivement ce n’est pas ce que j’ai voulu dire.

Mon propos était de signifier que la complexité des formats d’entraînement fournis par des tiers (sites webs payants, les coachs -payants en général-) répondaient plus à une logique de mode qu’à une logique rationnelle.

Logique de mode au sens où la complexité rassure et constitue à ce titre quelque chose de plus désirable.

Si un coach vous vend un programme d’entraînement qui ne contient que des sorties en endurance fondamentale tous les jours (ou presque) et vous dit que c’est la meilleure méthode pour progresser en Ultra, vous allez avoir du mal à lui régler ses honoraires. En conséquence il va vous sortir un programme bien compliqué, auquel vous allez attribuer de la valeur alors même que rien ne vous prouve qu’il va vous apporter une quelconque valeur ajoutée par rapport à un « simple » entraînement en endurance fondamentale…à la limite peut être même que c’est destructeur de valeur.

Quelles preuves peut vous fournir un spécialiste de la physiologie sportive ?

A-t-il un track record ? A-t-il effectué un test randomisé sur deux groupes d’athlètes (10 par groupe) dont un groupe suit un protocole compliqué et un autre seulement un entraînement en endurance fondamentale et dont il va mesurer la performance sur un marathon ? Et quel est le résultat ? Alors quelle est sa réponse ? Posez lui la question et s’il se gratte le menton j’ai bien peur qu’il ne faille lui tourner les talons et faire une petite séance en endurance en le laissant derrière vous.