C’est la terreur de se lever et d’avoir un semi-marathon à courir sur le bitume parisien. Plus cela va, moins cela va (en théorie). Plus je vieillis – je suis désormais fièrement dans la catégorie M3H –, plus ces épreuves de vitesse où l’on se met la rate au court-bouillon m’effraient. J’ai toujours préféré l’Ultra, où l’on peut partir à son rythme de sénateur. Mais ce dimanche 8 mars 2026, l’histoire s’est écrite autrement. Je vais tuer le suspense tout de suite : j’ai explosé mon record personnel. Le plafond de verre en béton armé est brisé.
L’alignement des planètes à mettre à profit !
Cela fait déjà quelques jours que je dis à ma femme que ce semi-marathon sera le meilleur semi-marathon de toute « my life ». Pourquoi ? Parce que j’ai 53 ans cette année et que chaque année qui passe compte double. Il faut être réaliste, ce n’est pas à partir de 55 ans que je pourrai encore améliorer mes performances en course à pied. Je suis déjà à l’asymptote. Deuxième élément très positif qui concourt à cet alignement des planètes : j’ai un volume d’entraînement depuis le début de l’année qui est le plus élevé depuis 2017 ; 870 km au compteur à la veille du semi. Par ailleurs, j’ai passé 15 jours aux Saisies en m’entraînant 12 bornes et 400 mètres de D+D- sur le chemin des crêtes devant le panorama du Mont-Blanc.
Côté nutrition, le protocole de charge glycogénique a été scrupuleusement respecté, mais toujours attention, on va se faire plaisir quand même ! La veille de la course, j’ai retrouvé Ronan pour un goûter stratégique où j’ai englouti environ 4 choux à la crème pâtissière. Pour maintenir l’insuline à flot, j’ai réparti mes 4 financiers (home made, of course !) entre l’après-midi et le soir. Le dîner fut d’une précision diététique monacale pour ne surtout pas encombrer le système digestif, j’plaisante ! En fait j’ai faim : 150 g de steak haché accompagné de 100 g de riz blanc (pesé cru, soyons d’une exactitude chirurgicale), le tout couronné par les deux derniers financiers de la fournée parce que faut pas se laisser aller à ingurgiter de la nourriture fonctionnelle. S’il n’y a pas de plaisir…
Le matin de la course, passage obligé sur la balance, c’est plus un rituel qu’autre chose car en fait cela ne traduit plus rien d’important et un chiffre trop bas peut traduire au contraire un niveau trop bas de glycogène. Donc pour la forme je checke et constate que le poids de forme est au vert (spot check de 60,4 kg le jour J). En fait, je suis globalement aux environs de 61 kg depuis l’été dernier (2025) ; poids qui est resté stable malgré les fêtes de fin d’année où habituellement je prends +3 kg. Clin d’œil à mon hypnothérapeute préférée qui m’a apporté une aide considérable à gérer mes binges de pralinés/chocolats de fin d’année. En effet, depuis que je la consulte, je n’ai plus fait AUCUN craquage/dérapage d’ingurgitation de 4000 kcal en une passe les soirs de dépression 😉
C’est fondamental car je sais, grâce à mes calculs savants des années précédentes, que chaque kilo en trop se paie cash sur le bitume, nonobstant le fait qu’il faut faire gaffe à ne pas vouloir être trop low carb avant une course ! Dès le réveil, je lance la machine avec une gélule de 60 mg de caféine et un demi-bol de thé. Ensuite, j’applique un protocole d’ingestion quasi militaire pour le solide : 3 financiers avalés, espacés scrupuleusement de 15 minutes chacun.
Enfin, la température ce matin de semi-marathon, ce 8 mars 2026, ne dépasse pas 8 degrés, ce qui est idéal pour claquer un chrono. Ainsi, ce matin, en quittant mon quartier du deuxième arrondissement (Montorgueil), c’est avec une confiance gonflée à bloc que je me rends en petites foulées (et heureux de voir que les sensations sont déjà très bonnes), dans une ambiance plutôt brumeuse lorsque je passe le Pont Neuf, en direction du sas de départ situé rive gauche bd Saint-Germain, après avoir traversé l’île de la Cité.
Arrivé dans mon sas de départ des moins de 1h35 (Dossard 9640), je ne fais pas trop le malin, j’ai un peu froid et j’aime tout d’un coup cette chaleur humaine des coureurs qui sont autant de petits radiateurs qui rayonnent. Juste avant que les fauves ne soient lâchés, j’absorbe un ultime powergel contenant 100 mg de caféine histoire d’exciter définitivement le « Gouverneur Central ». L’objectif ? Tenir le rythme de 4:22 au kilo tout le temps. Sur un semi, il n’y a pas de gestion de course qui tienne la route. On se met au seuil de l’effort qui fait mal et on essaie de tenir autant que l’on peut. C’est pour cela que le semi est vraiment une épreuve particulière (sur un marathon on part plutôt en endurance fondamentale…) qui a pour objet de maintenir cette douce souffrance ; cela fait mal mais on se fait du bien. Enfin, si je ne suis pas très clair, c’est que je me suis bien exprimé. En effet, c’est très ambigu ce que l’on ressent sur un semi : on souffre et à la fois il y a des moments, très fugaces, où l’on décolle, où l’on vole, mais la souffrance est toujours là en backstage !
Le départ : Km 0 à 10 (La gestion du métronome) Le top départ est donné. Contrairement à mes habitudes où le démarrage est souvent laborieux avec des sensations pourries, je me sens curieusement bien sur le premier km. Mais cela ne va pas durer longtemps : dès le km 4, je ressens déjà un gros coup de moins bien où je me dis que cela va être déjà très très difficile. J’ai l’impression que le parcours ne fait que monter. Ma montre m’indique que je suis déjà en train de prendre du retard…
Je passe le cap des 5 km en 00h22’07 », soit une allure d’environ 4:25/km : c’est la cata. Le km 5 est pour moi le plus difficile : couru en 4:39. J’ai des idées désagréables de lâcher-prise qui me poussent à douter énormément du bien-fondé de la possibilité de casser les 1h32 aujourd’hui. Il va falloir piocher…
Et puis finalement, j’arrive ensuite à enrayer la dérive, je l’enraye mais je ne remonte pas. J’arrive au 10ème kilomètre en 00h44’14 ».
C’est pas encore ça !
L’espoir renaît, tardivement, sur le deuxième semi de ce semi.
Km 10 à 20 : L’expérience « Flux » et le Negative Split C’est ici que les courses sur bitume se transforment généralement en chemin de croix pour moi. Finalement, je me surprends à regagner du terrain sur l’objectif du chrono. Je pioche moins, je sens que mon corps en demande plus.
Au passage du 15ème kilomètre en 01h05’39 », je constate que j’ai même très légèrement accéléré (la portion est courue à un peu moins de 4:18/km). Je suis en train de vivre cette fameuse « expérience flux » dont parle le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi : cet état de grâce où l’on est totalement concentré sur sa foulée, où la souffrance s’efface au profit d’une maîtrise totale. Je suis sur un tapis volant, parfois, pas toujours. Impossible de conserver plus de quelques secondes ces états de grâce. Mais je suis en vie ! Mon père, grand marathonien « sub 2h55 à Londres et NY dans les années 80 », a disparu et ne peut plus ressentir ce que je ressens. Même si ce que je ressens c’est aussi beaucoup de douleur et de souffrance à m’arracher sur le bitume, j’ai le privilège d’avoir mon cœur qui bat, de sentir les jambes en pleine action, de voir défiler Paris. De vivre.
Visualisation fugitive d’un paysage de la Namibie, Wolwedans, ou encore de ma nièce handicapée pour laquelle j’ai spécifiquement couru il y a un an. Ma femme à qui je dis que c’est le semi-marathon de toute ma vie et qu’il n’y aura plus jamais de chrono aussi proche des 1h30. Plus jamais car c’est aujourd’hui ou jamais. Un élément très positif se met en place qui crée un feedback très positif : Je commence à doubler des grappes entières de coureurs partis beaucoup trop vite qui sont désormais « dans le dur ».
Le passage des tunnels sous les ponts – les redoutables trémies – constitue toujours des portions compliquées, j’accélère dans les descentes et surtout je m’économise dans les remontées. Je passe le 20ème kilomètre en 01h26’34 ». Mon allure sur ces cinq derniers kilomètres est tombée à 4:11/km mais je ne regarde plus vraiment ma montre. De toute manière, il n’y a plus matière à gérer et checker quoi que ce soit.
Le Final : En apoplexie vers la Finish Line
Il reste à peine plus d’un kilomètre. La perspective de l’arrivée agit comme un turboréacteur, enfin pas vraiment. Je suis complètement dans le dur il faut bien l’avouer.
Je suis en totale anaérobie, je ne respire presque plus, c’est l’apnée. Les dernières centaines de mètres sont matérialisées par des écrans digitaux : 500 mètres / 400 mètres / 300 mètres / 200 mètres (c’est quoi 200 mètres : un demi-stade d’athlé). Il reste 100 mètres : je ne respire plus, ma tête va exploser, je vois la ligne d’arrivée après ce virage à droite place de la Bastille. Je jette toutes mes dernières forces dans la bataille.
Je franchis la ligne d’arrivée. Je regarde ma montre, elle indique 1h31 et quelques secondes. En fait, je saurai plus tard en rentrant chez moi que le Time check officiel est de 01H30’55 ». Je suis très heureux et même un peu ému. Je viens de pulvériser mon précédent record sur la distance (qui datait de 2023 avec 1h32’09 »). Courir à une allure globale de 4:18/km sur 21 km, c’est la première et dernière fois pour moi. Les endorphines m’envahissent, c’est le bonheur absolu.
La traversée du Marais et le passage chez Noir Torréfacteur rue des Blancs Manteaux (tradition oblige) se font sur un petit nuage !
Bilan et chiffres bruts (pour les amoureux des stats) :
Chrono final (Temps Réel) : 01H30’55 »
Classement Général : 4388e sur 49 244 (dans le premier décile)
Classement par genre (Masculin) : 4003e sur 27 339 (14%)
Classement dans ma catégorie (M3H) : 151e sur 2175 (Top 7%)
Tranche 1 : Km 0 à 5
Temps de passage : 00h22’07 ».
Temps sur la tranche : 22 minutes et 07 secondes.
Allure calculée : 4:25 / km.
Tranche 2 : Km 5 à 10
Temps de passage : 00h44’14 ».
Temps sur la tranche : 22 minutes et 07 secondes (00h44’14 » – 00h22’07 »).
Allure calculée : 4:25 / km. (Une régularité mathématique parfaite sur ce premier 10 km, même si le ressenti était difficile au 5ème kilomètre).
Tranche 3 : Km 10 à 15
Temps de passage : 01h05’39 ».
Temps sur la tranche : 21 minutes et 25 secondes (01h05’39 » – 00h44’14 »).
Allure calculée : 4:17 / km. (C’est ici que l’état de grâce et « l’expérience flux » commencent à opérer).
Tranche 4 : Km 15 à 20
Temps de passage : 01h26’34 ».
Temps sur la tranche : 20 minutes et 55 secondes (01h26’34 » – 01h05’39 »).
Allure calculée : 4:11 / km. (Le fameux negative split bat son plein, avec un gain de 6 secondes au kilomètre par rapport à la tranche précédente).
Tranche 5 : Km 20 à l’arrivée (les 1,097 derniers kilomètres)
Temps de passage (Arrivée) : 01h30’55 ».
Temps sur la tranche : 4 minutes et 21 secondes (01h30’55 » – 01h26’34 »).
Allure calculée : ~ 3:58 / km. (Preuve d’un sprint final en apnée totale avec le « turboréacteur » activé pour jeter les dernières forces vers la ligne d’arrivée).
SaintéLyon 2025 : 15 ans de passion, de boue et de calculs (presque) exacts
Il s’agissait de ma quinzième participation consécutive au raid nocturne de la SaintéLyon. Une édition particulière, car après la claque de 2024 où j’avais terminé en plus de 10 heures et un score ITRA de 517 (le troisième plus mauvais en 14 chronos de finisher), j’avais décidé de m’en remettre à la science pour fixer mes objectifs. Pour cette session 2025, j’affichais un volume d’entraînement de 279 km sur les cinq dernières semaines et un poids de 62 kg. Claude, l’intelligence artificielle, m’avait prédit un chrono de 9h17 pour boucler les 79,6 km. Cela dit, il s’était basé uniquement sur la variable poids sans prendre en compte le volume d’entraînement qui était en fait un peu léger par rapport à toutes mes précédentes participation. En général il n’y a pas vraiment de miracle dans ce sens. La réalité du terrain, comme souvent en Ultra, a eu son mot à dire sur la régression linéaire.
Les rituels et l’avant-course
Je ne change pas une équipe qui gagne, ni un estomac qui replâtre. Le vendredi matin, c’est l’arrivée à Lyon avec déjeuner au Danton près de la Part-Dieu pour la troisième année consécutive, le retrait du dossard à Tony Garnier l’après-midi puis pour finir le dîner chez Belle-maman à La Mulatière pour un dîner assez chargé (zut j’ai oublié quoi) avec de superbes pâtisseries de chez Terrasson. Samedi midi, passage obligatoire par les quenelles lyonnaises mais cette fois sans la sauce béchamel. Est-ce là une erreur gustative qui m’a coûté la course ? Ensuite, c’est le « mode larve » : s’allonger et attendre que la torpeur m’envahisse pour une sieste salvatrice qui ne vient pas. Comme quoi c’est bien le signe que j’arrive beaucoup trop frais le jour de la course et que je ne suis pas suffisamment repu par le volume d’entraînement, bien trop léger.
À 18h30, je suis accueilli à Villars par Yves pour la traditionnelle pasta party. 22h30 c’est revêtu de ma panoplie — une seule couche manche longue — je me sens prêt pour le voyage pour ParcExpo à Saint-Etienne. Quelques jours avant j’ai eu la chance de recevoir un Email de l’organisation m’indiquant que j’ai le droit d’aller directement en sas préférentiel étant donné ma cote ITRA.
Le départ : Saint-Étienne ➔ Saint-Christo (19,2 km)
Le top départ est donné le samedi à partir de 23h31. Les premières impressions sont très bonnes, je me sens plutôt léger, cela percute assez bien. En fait, très vite, j’ai chaud ! Et je préfère le froid sur la STL. Cela va me coûter en énergie. Cette Sainté sera une des plus chaudes des 15 dernières années et ce n’est pas un avantage.
Je reste fidèle à mon processus : courir en aisance respiratoire totale, par le nez, pour ne pas brûler mes réserves de glycogène dès l’apéritif. Mais je vais payer TRES VITE la facture de n’avoir rien pris sur moi pour manger sur cette portion. Quelle idiotie. Je n’ai que le repas de pâte mangé à 20 heures dans l’estomac, qui a l’heure qu’il est … n’est plus dans l’estomac ni l’intestin grêle. Je me prends une claque, un mur au 15ièm km. Et ce mur je vais avoir énormément de mal à m’en remettre. Je vais gâcher l’info… je ne m’en remettrai jamais complètement jusqu’à la fin. Des baisses énergétiques comme celles-ci sont des points de non retour quand elles sont à ce point ressenties.
J’atteins Saint-Christo-en-Jarez en 1h59m33s sur les rotules, à une allure de 6:13 min/km, pointant à la 1338ᵉ position.
La portion de doute : Saint-Christo ➔ Sainte-Catherine (14,8 km)
Cette étape est normalement ma préférée, celle des chemins de crête et du spectacle des frontales. Pourtant, les chiffres ne mentent pas : j’ai pioché. J’adore ce fameux chemin de crête qui est cette année le point culminant en l’absence du passage au Signal. On y accède après avoir croisé nos amis qui ont « allumé le feu » de bois/barbecue et enceinte émettant une musique à fond la caisse. Cette année je ne me souviens plus du titre au moment de mon passage, les années précédentes c’était du Van Halen ou de l’AC/DC. Là j’ai la tête dans le seau donc je n’entends rien.
Vite, vite, Sainte-Catherine !!
Avec une allure qui s’effondre à 7:56 min/km, je perds 299 places pour pointer en 1637ᵉ position à Sainte-Catherine. Le « Gouverneur Central » me conduit directement vers la table de Ravito : 2 gobelets de coca et surtout 3 pâtes de fruits, et puis une demi banane et puis faut repartir sinon je reste là.
La remontada y’a pas : Sainte-Catherine ➔ Le Camp – Saint-Genou (11,0 km)
C’est ici que la machine se remet en route, un peu. Oui je reprends un peu des ailes mais pour autant il y a toujours un blocage au niveau de la machine. Je n’arrive pas du tout à relancer, une sorte d’étau autour de la tête très léger m’empêche de mettre la gomme comme lors des belles années (STL 2014 à 2017).
Oui cela va un peu mieux, mais je n’arrête pas de me faire déposer toutes les 30 secondes environ et quant à moi je ne remonte personne. Le moral en prend un sacré coup. Je cours à un petit train de sénateur.
Sur cette portion, je gagne 267 places (que dalle) pour remonter au 1370ᵉ rang. Attention, la remontée au classement ne s’explique que par des arrêts de coureurs en aval ou par des coureurs qui sont restés plus longtemps que moi aux ravitos. Je n’ai dépassé personne sur la portion précédente et me suis fait déposer tout au long ! Sympa la nouvelle entrée au ravito de Saint Genou / Le Camp qui se fait dans le sens de la remontée, par l’arrière (les habitués de la course me comprendront).
L’heure de vérité : Le Camp ➔ Soucieu-en-Jarez (13,8 km)
J’aime bien cette portion globalement en descente douce. En général c’est un terrain ou je mets le paquet. Bon et bien cette année je ne mettrai rien du tout. Je vais subir et trouver le temps très très long. Mais où se trouve Soucieu ?
Là ! Enfin.
On dit que la SaintéLyon commence à Soucieu. Si tu es cuit à ce stade, le chrono te fait ses adieux. Je pointe à Soucieu après 7h09 de course. L’allure de 7:13 min/km me permet de gagner encore 78 places. Je suis en 1292ᵉ position. Et ben ! Mais c’est quoi ces classements au-delà de la millième place à ce moment là de la course ?
Le jour va commencer à poindre et j’entends le chant du coq, ce rituel sonore qui m’accompagne depuis 2010 mais là je suis encore très loin de l’arrivée. Et voilà la fameuse épingle !
Eh oui il va falloir s’y faire à cet aller/retour pour le ravito de Chaponost (depuis 2021 ?). On voit une ribambelle de coureur dans le chemin du retour qui vous remet à votre place et vous rappelle que vous n’êtes plus un « coureur du devant » mais un coureur du pack de la SaintéLyon, ce que je suis devenu depuis la période Covid.
Le final : Chaponost ➔ Lyon (14,2 km)
Finalement pas si mal. Je « cours » plus aisément que l’année dernière (NB. je n’étais pas entraîné et c’était à pied que j’avais terminé). Je vais terminer cette portion en 1 heure 37 minutes (allure de 6:51) ce qui n’est pas si mal. Et puis j’adore cette dernière portion qui ne change plus, même si le parc Accrobranche pourrait nous être épargné à Sainte-Foy-lès-Lyon (rappel: cette commune, je m’y suis marié !)
Cette portion finale est un mélange de souffrance et de libération. Je traverse La Mulatière et jette un coup d’œil aux fenêtres de Belle-maman à qui je ne demande plus de venir me chercher à la Halle Tony Garnier (impossible de se garer et de toute manière le retour à pied est plus rapide). Je franchis le pont Raymond Barre, ce monument magnifique qui annonce la fin de l’aventure.
Je mets le turbo réacteur (c’est pour l’effet de style…en fait je suis cuit) pour les derniers hectomètres, finissant en quasi-apoplexie (comme toujours) mais l’effet endorphinique est toujours présent et très perceptible. Une SaintéLyon cela se savoure jusqu’à la finish line.
Bilan et épilogue
Je franchis la ligne à la Halle Tony Garnier en 9h34m49s, terminant à la 1254ᵉ place au scratch à une allure de 7:13 / km. L’IA la plus conservatrive (avec la plus mauvaise anticipation) avait vu juste à 17 minutes près. Je termine dans les 20 % des finishers au scratch et 9 % de ma catégorie M3H. C’est toujours ça de terminer dans le premier décile de ma catégorie d’ancien combattant et cohérent avec mes autres perfs sur d’autres courses d’Ultra (Ut4M).
Mon score ITRA est de 545 (soit mon 4 eme score en 14 scores ITRA de finisher… en partant par la fin)
Ce n’était pas ma plus belle performance chronométrique, mais au niveau émotionnel, la SaintéLyon reste imbattable. C’est fait, j’ai ramené mon 14ème maillot que j’avais acheté et récupéré vendredi (mais là c’est bon je peux le mettre, sinon je l’aurai jeté ;-).
Maintenant, place au réconfort : au moment de sortir de la Halle Tony Garnier, une pluie torrentielle de quelques minutes, heureusement je sors la GoreTex à la Mickey restée dans mon sac de traileur. Finalement cette veste m’aura permis de remonter à pied jusqu’à La Mulatière en restant au sec, la médaille autour du cou.
À l’année prochaine : ce raid nocturne, pèlerinage pour moi, est exaltant.
Bon, autant être honnête dès le départ : après la déculottée de la SaintéLyon 2024 (10h21, 1231ᵉ place, une allure de 7 minutes 35 au kilomètre qui fait mal aux yeux), il était temps de faire un bilan. Un vrai. Pas celui où on se dit « allez, l’année prochaine sera meilleure », mais un bilan avec des chiffres, des équations, et même une intelligence artificielle pour me dire ce qui m’attend si je continue comme ça.
Alors j’ai fait ce que tout coureur rationnel ferait : j’ai sorti mes 14 années de données de la SaintéLyon, et j’ai demandé à Claude (l’IA d’Anthropic, pas mon collègue de boulot) de me faire une régression linéaire. Oui, je sais, ça fait très sérieux. Mais au final, c’est juste une façon sophistiquée de dire : « Si je continue à faire n’importe quoi avec mon poids et mon entraînement, voilà ce qui va se passer. »
Les chiffres qui font mal
Reprenons depuis le début. J’ai 14 participations à la SaintéLyon au compteur. Mon meilleur chrono ? 2016 : 6h05, à 61 kg, après 680 km d’entraînement avec des poids. Mon pire ? 2010 : 8h06, à 65 kg, avec seulement 200 km au compteur. Et l’année dernière, 2024 ? 10h21, toujours à 65 kg (merci le Tor des Géants et les grasses matinées), avec un volume d’entraînement pitoyable de 97 km sur cinq semaines.
Chaque kilomètre d’entraînement en plus me fait gagner 0.088 secondes par kilomètre (soit presque rien, mais bon, ça compte)
Chaque kilo en plus me coûte 4.93 secondes par kilomètre (OUCH!)
Donc voilà, entre mon poids de 61 kg (mes années fastes 2016-2018) et mes 65 kg actuels, j’ai environ 20 secondes de différence par kilomètre. Sur 82 km de SaintéLyon, ça fait… allez, sortez les calculettes… environ 27 minutes de différence. Sympa, non ?
L’objectif 2025 : retour à la réalité
Bon, soyons réalistes. Pour 2025, j’ai effectué un volume d’entraînement de 279 km sur les cinq semaines avant la course. C’est pas le feu d’artifice des 950 km de 2016-2017, mais c’est déjà mieux que les 97 km catastrophiques de 2024.
Côté poids, je suis à 62 kg. Pas les 61 kg de mes meilleures années (faut pas non plus tomber dans l’anorexie déjà que je suis dans l’othorexie c’est déjà bien comme perf.), mais 62 kg, c’est déjà plus raisonnable que les 65 kg de l’année dernière (2024)
Avec ces deux paramètres (279 km d’entraînement et 62 kg), l’IA prédit une allure de 7 minutes 03 secondes par kilomètre.
Soit un chrono autour de 9h17 pour boucler les 78 km de la SaintéLyon.
C’est pas glorieux mais c’est honnête. Et surtout, c’est cohérent avec mon niveau actuel et mes capacités de préparation.
Les scénarios « What If » (ou comment rêver un peu)
Parce que Claude l’IA a aussi calculé ce qui se passerait si je perdais quelques kilos. Voilà le tableau (avec toujours un volume de 279 km) :
Avec 279 km d’entraînement et 62 kg, l’objectif est maintenant :
Allure : 7:04/km
Chrono : 9h18 (au lieu de 9h37)
Le tableau des scénarios « What If » mis à jour :
61 kg → 9h12
62 kg → 9h18 ⭐
63 kg → 9h25
64 kg → 9h31
65 kg → 9h38
Chaque kilo représente environ 6 minutes de différence sur 79 km.
Chaque kilo, c’est environ 5 minutes de gagnées ou de perdues. Voilà. C’est mathématique. C’est cruel. Mais c’est vrai.
La formule magique pour 2025
« Si tu veux pas souffrir comme un âne, surveille ton poids et ta discipline. »
Bon, elle est moins poétique que « Si tu es cuit à Soucieu, le chrono te fait ses adieux », mais elle a le mérite d’être claire.
Pour atteindre cet objectif de 9h17, il va falloir être fort dans sa tête.
La conclusion
Est-ce que 9h17 est un objectif ambitieux ? Non, clairement pas. C’est même franchement moyen pour quelqu’un qui a fait 7h05 il y a 10 ans mais c’était sur 72 kms (cette année c’est 78 kms). Mais c’est réaliste. Et surtout, c’est atteignable si je fais les choses correctement.
La régression linéaire a parlé. Les chiffres ne mentent pas. Le poids et le volume d’entraînement expliquent 69% de ma performance. Les 31% restants ? C’est le mental, la chance, la météo, et peut-être la qualité des quenelles de belle-maman.
Alors rendez-vous le samedi 30 novembre 2025 pour voir si Claude l’IA avait raison, ou si j’ai réussi à faire mieux (ou pire) que prévu.
En attendant, je vais entrer dans ma phase de tapering en courant 13 bornes / jour d’ici vendredi matin.
P.S. : Pour les curieux, l’équation complète est disponible sur demande. Mais franchement, tout ce qu’il faut retenir, c’est : moins de poids + plus de bornes = meilleur chrono. Pas besoin d’un doctorat en statistiques pour comprendre ça.
P.P.S. : Et oui, j’ai vraiment demandé à une IA de m’expliquer les variables explicatives et d’écrire ce post.
Deuxième Xtrem160 après mon abandon à Rioupéroux l’année dernière, à la suite de cette descente infernale de 1300 mètres. Cette fois, je suis allé au bout, et franchement, je n’ai pas regretté les cols qui ont été shuntés par l’organisation en raison des conditions climatiques prévues le samedi.
Départ ce vendredi 18 juillet 2025 en plein cagnard : ce fut pour moi très dur d’entrer dans la course.
Jusqu’à Saint-Nizier-du-Moucherotte, c’est quand même assez coton, je n’ai pas du tout de sensations. La descente sur Lans-en-Vercors m’a permis de reprendre du tonus : la forme est enfin revenue. Pic Saint-Michel sans problème, descente jusqu’à Saint-Paul sans trop de souci ; je ne sors toujours pas les bâtons à ce moment de la course.
Je ne me souvenais plus, en retrouvant la vallée, qu’il y avait ce petit dos-d’âne (les crêtes de quelque chose, je ne sais plus) avant de passer sous l’autoroute – toujours un grand moment, ce retour vers la civilisation.
Saint-Georges-de-Commiers au km 45 et après 3300 de D+ : constat que j’ai des coups de soleil et un poignet droit qui enfle. Je me suis fait piquer…
Pour la montée de Laffrey, je prends les bâtons pour la première fois, car cette fois-ci, le degré de la pente commence à piquer. Nouvel avatar : j’ai le boxer qui me chauffe à l’aine, on ne s’en rend compte qu’après 55 kms ! Pfuiii. Je dois faire un changement de textile dans le sous-bois style « le satyre du sous bois », devant 3 traileurs (je n’ai vraiment pas de bol au niveau du timing) qui ont la décence de baisser les yeux.
J’arrive à La Morte de nuit (23h12) au km 67 après 5000 mètres de D+. Je prends toujours du salé à TOUS les ravitos. À minima : trois gobelets de coca et au moins deux gamelles bouillon/vermicelle.
Et on attaque le Pas de la Vache : finalement, pas aussi difficile que dans mon souvenir. En fait, ce que je redoute, c’est la grande descente de la mort qui tue de 1300 mètres de D– sur 6 kms (cela pique !) : celle-là est bien aussi difficile que dans mon souvenir, mais là, au moins, je n’ai pas de problème d’électrolytes ou de sel. Ça passe crème ! Youpi !
Rioupéroux la commune qui ne voit jamais le soleil (c’est au fond d’un canyon entre le massif du Taillefer et Belledonne). Il est 5h46 du matin au km 88 après 6630 mètres de D+ : je dois voir les médecins de la Croix-Rouge pour leur montrer mon poignet et la piqûre qui suinte le pus. Je m’entends dire par le médecin : « Vous n’êtes pas pressé de repartir ? » Ben… quand même si, c’est une course. Mais je n’ai pas voix au chapitre : « Security first » !
On m’ausculte, on désinfecte, on met un bandage, on me demande de faire revoir la plaie à d’autres médecins sur le parcours. Ensuite, je dois manger, changer de sac, mettre le matos obligatoire… 51 minutes d’arrêt, qui coûtent cher au chrono.
Et puis il fait jour, pour s’élancer sur le KV jusqu’au plateau de l’Arselle qui est de 1100 mètres de D+ sur 5 bornes. Et je prends plaisir dans ce mur. J’aime bien les petites plaques fixées sur les arbres indiquant le D+ : 100 / 200 / 300 etc., jusqu’à 1000 ! Je monte à une vitesse ascensionnelle de 8 minutes par 100 mètres d’ascension. On y est ! Enfin le plateau ! La pluie aussi…
Il faut sortir assez vite la Gore-Tex sur le plateau : la température baisse elle aussi très vite. L’arrêt au ravito, sous la pluie battante, n’est pas très agréable. Et tout d’un coup, des nuées de coureurs investissent le sentier au moment où je décide de repartir. Il s’agit des coureurs des autres courses.
Le soleil revient pour taper très fort. Autant le dire : commence pour moi un chemin de croix.
Pourquoi ? J’ai une Gore-Tex, un surpantalon, le soleil tape comme en plein mois d’août au bord du littoral, et je me fais dépasser par des fusées ! Franchement, je me sens très en décalage. Je dois m’arrêter pour me changer, encore une fois. Et puis, impossible de me relancer sur ces pistes de ski. Franchement, ce n’est pas très beau. Le ravito, complètement engorgé, ressemble à la station Les Halles à Paris aux heures de pointe. Je ressors au plus vite en conservant mon surpantalon… et puis non, je m’arrête encore pour me changer.
La traversée du désert se poursuit sur ce chemin de 4×4, avec des nuées de coureurs qui me dépassent en me disant : « Courage ». Oui, merci… Après le sentier 4×4, vient la route bitumée. Et surtout une pluie diluvienne ! Je dois remettre mon surpantalon en faisant attention de ne pas mouiller mes chaussettes sur la route. Je me contorsionne comme je peux, c’est pathétique. Je passe un sale moment depuis Arselle : je vous le dis, je n’ai pas vu la Croix de Chamrousse, mais c’est moi qui la porte dans le dos !
Pluie très forte dans les petits D+ du parcours, le sentier se transforme en boue : le bonheur, quoi ! Je suis halluciné de voir que certains coureurs n’ont pas mis leur Gore-Tex et participent au concours du T-shirt mouillé.
Arrêt au stand de Pré-Long au km 120 après 9500 mètres de D+, car je dois voir les médecins de la Croix-Rouge (tiens, elle me suit cette histoire de Croix…) pour changer mon bandage au poignet meurtri. J’entends que sur leur talkie-walkie un coureur est en état d’hypothermie à 5 km (non, sans blague !! Le gagnant du concours T-shirt mouillé), et qu’il faut aller le chercher illico (et pas en hélico).
Je repars et c’est encore du gribouillage. Je m’arrête pour enlever ma Gore-Tex et mon surpantalon, car le soleil se met à taper très fort. Je n’arrive pas à enquiller 500 mètres sans m’arrêter : pour uriner, pour changer de sac, car quelque chose coule dedans. C’est vraiment poussif, j’ai vraiment le rythme d’un petit vieux. Je me sens seul ! Encore.
Je me remets un peu en selle sur le bitume, pour la traversée de la vallée jusqu’à Saint-Nazaire. Il y a un ravito sauvage avec des enfants : franchement, c’est charmant. Je prends des Haribo qui font du bien au moral.
Le soleil tape fort. Cette route de campagne est assez agréable. Je passe dans des sous-bois très lugubres, et je vois un enfant déguisé en Zorro sur le bas-côté. Il ne bouge pas, j’ai un doute. En m’approchant, la figurine se transforme en sorcière de Blanche-Neige, et finalement je m’aperçois de la supercherie produite par mon cerveau : il s’agit d’une superposition de planches de bois et de feuillage.
Un super ravito avant de longer la route nationale. Et finalement, la base vie de Saint-Nazaire : il est 18h33, je pointe en 131e position après 135 kms et 9700 mètres de D+. Cela fait donc 34 heures que je suis parti et je n’ai pas dormi 1 minute mais je me sens plutôt pas mal. Je récupère le sac de change, mais je ne me change pas – inutile. Je mange bien salé : des pâtes qui font du bien. Coup de fil à la famille, je prends des barres énergétiques. La pause dure 32 minutes.
Je repars, et je me sens très seul. Il faut encore traverser des lotissements charmants. Et puis une angoisse m’étreint, comme il en existe assez souvent sur un ultra : Est-ce que j’ai bien ma batterie de rechange dans mon sac ??? Car on doit encore passer une nuit, et je n’ai plus le souvenir d’avoir vu la batterie dans mon sac. Et il est trop tard pour revenir en arrière à Saint-Nazaire, qui est à 500 mètres derrière : trop coûteux psychologiquement. Je m’arrête et rechecke : oui, la frontale de rechange est bien dans un petit recoin de mon sac. Quel bonheur d’être soulagé après s’être fait peur ! Cela fait tellement de bien que ça me remet en selle ! Finalement, retrouver le moral à quoi cela tient !
On attaque un petit D+ de 300 mètres, puis une longue traversée en sous-bois, jusqu’à devoir rallumer la frontale. C’est la deuxième nuit qui commence, et en principe, je ne reverrai plus le jour d’ici mon arrivée à Grenoble – si je calcule bien.
Deux check-points passés, Les Massons et Réservoirs : je pointe en 126e position à la sortie de celui-ci, à 21h30. Très joli chemin de sous-bois avec un notable raidar assez sympathique. Le Col de Vence se fait attendre, je ne sais pas à quoi il ressemble.
Et puis j’attaque une route bitumée : cela monte très, très sec. Et tout d’un coup, une énorme clameur nous arrache du silence. Il s’agit des coureurs du 20 km, qui sont dans le sens de la descente, au moment où j’atteins le ravito du Col de Vence au km 151 après 10 900 mètres de D+. Il est 23h04.
Une nuée de coureurs hyper fringants déboule à toute allure en direction de Grenoble. J’imagine que leur départ a dû être donné à 23 heures ?
Je reste 15 minutes au ravito pour prendre un plat chaud. Je suis tout seul. Et c’est l’amorce de la descente sur Grenoble… en fait non : il faut monter une piste de 4×4. Elle est super longue, cette montée, je ne comprends pas bien. On doit bien descendre à Grenoble, non ? J’ai même des doutes quant à la bonne direction prise. Je suis sans cesse dépassé par des nuées de coureurs du 20 km.
Enfin, la très longue descente, assez facile, mais je n’ai plus de jambes. C’est fini : mes quadriceps ne soutiennent plus vraiment. Je suis dans l’impossibilité de relancer. Je trottine, puis je marche. Je trottine, puis je marche. La vue sur Grenoble est juste splendide.
Je passe devant une boîte de nuit et j’entends la voix de Dalida : « Mourir sur scène ». Énorme de constater que les jeunes générations reviennent aux classiques. Cela me met en joie. Et quant à moi, je n’ai pas l’intention de « mourir sur un ultra-trail« .
Et voilà enfin le plancher des vaches de la ville de Grenoble. Il faut traverser l’Isère, et voici le centre-ville, très animé de coureurs de la course du 20 km, qui n’arrêtent pas de me doubler ou de revenir en contresens car ils ont franchi la ligne.
Sous l’arche d’arrivée, c’est l’encombrement de coureurs du 20 km qui se prennent en photo. Je franchis la ligne dans l’anonymat le plus total à 1 heure du matin et 12 minutes, par la petite porte pour ne pas bousculer ceux qui stationnent sous l’arche. Je suis en 126e position après 40 heures et 10 minutes passés durant l’épreuve.
C’est fini. C’était très très dur. Je ne regrette pas les cols de Freydane ni de Chamechaude. De toute façon, j’aurais été en miettes à l’arrivée. Ce n’est pas si mal, finalement.
Quelques chiffres statistiques :
160 Kms
+11 200 mètres de D+
Finisher en 40 heures 10 minutes
Nombre de coureurs au départ 337 et à l’arrivée 211
Soit un taux d’abandon de 37%
Mon classement au scratch : 126 parmi 211 finishers soit au 60 percentile des finishers et 37 percentile des coureurs au départ.
Mon classement dans ma catégorie 12 ième sur 23 finishers et 37 coureurs au départ soit au 52 percentile des finishers et 32 percentile des coureurs de ma catégorie au départ.
Autant le dire tout de suite, en 14 participations à la SaintéLyon, je n’ai jamais connu des conditions atmosphériques aussi favorables que pour cette 70ᵉ édition. Un froid sec, aucune précipitation, un terrain hyper « courable » comme jamais (en tout cas depuis 2010). Bref, une édition faite pour exploser un record pour les personnes entraînées dont je ne fais pas partie cette année.
En ce qui me concerne, je n’ai jamais été aussi peu préparé pour une SaintéLyon que cette année. Je n’ai cumulé que 97 km en cinq semaines (même pas 20 bornes par semaine) : bref, c’est complètement indigent. Je savais que je me mettais dans une situation où je risquais de souffrir pendant presque toute la course, et qu’il ne fallait pas espérer être capable de courir à partir de Soucieu-en-Jarrez, là où la SaintéLyon commence vraiment. Entendez par là qu’à partir de Soucieu, il reste un semi-marathon hyper roulant, celui où les différences se creusent entre concurrents.
Bref, place au récit.
« Si tu es cuit à Soucieu, le chrono te fait ses adieux. » Elle est bien, celle-là, non ?
Préparation / Check Up avant course
Oui, seulement 20 bornes de course à pied sur les cinq semaines précédentes, contre plus de 100 habituellement. Un chrono aux 20 km de Paris qui est le pire en 10 participations (1h35), et même punition pour mon temps sur les 10 km de Paris Centre (plus de 43 minutes). J’ai eu beaucoup de mal à me remettre, non pas de mon Tor des Géants, mais de l’effort de me lever tous les matins à 5 heures pour aller courir. Jamais, depuis mes semaines de récupération post-Tor, je n’ai réussi à aligner ne serait-ce que trois séances matinales de course à pied…
Mon poids de forme s’en ressent : en trois mois, j’ai pris 4 kg pour peser 65 kg le jour du départ de la SaintéLyon, alors que sur mes 10 précédentes éditions, je ne dépassais pas les 62 kg. Ça va se sentir, c’est sûr !
Je me dis qu’à défaut d’être en forme et bien entraîné pour la course, je vais tout miser sur la fraîcheur ! Néanmoins, dans un dernier sursaut (suicidaire ?), je ne peux m’empêcher d’aller courir 21 bornes les lundi, mardi et mercredi précédant la course (soit 63 km), histoire de me rassurer. Évidemment, il est trop tard pour rattraper le temps perdu, mais j’ai tellement peu couru que j’ai besoin de savoir si je suis encore capable de courir. Au moins, cela me permet de choisir la bonne paire de Speedgoat version 5 (j’en ai quatre), car leur degré d’usure et leur confort varient selon les paires.
J’arrive à midi, le vendredi 29 novembre, à Lyon Part-Dieu, hyper confiant dans mes capacités à faire la tournée des coffee shops et pâtissiers à pied avant de me rendre à Tony Garnier. Ainsi, après avoir lesté mon estomac d’un flan pâtissier et d’un Paris-Brest, je retire mon dossard à 16 heures, ainsi que mon bracelet jaune, qui me permettra d’accéder au sas Performance au départ. La bise aux organisateurs du stand de la Trans Aubrac, parce que je les aime ! Puis je quitte ce barnum surchauffé pour me rendre – toujours à pied – chez ma belle-mère, sur la pente de La Mulatière.
Le soir, ce sera saucisson lyonnais et pommes de terre à l’eau (oui, quand même… l’eau, c’est mieux que l’huile !). Dodo à minuit, car le livre collector sur la SaintéLyon, que je viens de récupérer, me tient en haleine trop longtemps ! Et voilà à quoi tient un échec sur une SaintéLyon.
Le lendemain, déjeuner chez ma belle-mère avec Sylvain et Laurent pour le traditionnel plat de quenelles lyonnaises à la béchamel qui replâtre l’estomac, suivi de l’incroyable tarte au chocolat de Terrasson (grand pâtissier lyonnais que je recommande) : j’en reprendrai deux fois. Et voilà à quoi tient un échec sur une SaintéLyon.
Train depuis Oullins à 17h35 pour Saint-Étienne Châteaucreux. Je suis accueilli à Villars par Yves pour la traditionnelle pasta party chez lui, comme lors des 13 éditions précédentes depuis 2010. On ne change pas une équipe qui gagne. Avec mon bracelet jaune du « sas champions » (dont l’orga m’a prévenu quelques jours plus tôt par email, indiquant que le quota ITRA supérieur à 630 n’avait pas été atteint et que j’étais repêché), Yves me conduit à l’arche du départ à partir de 23 heures. Or, une fois sur place, dix minutes plus tard, je réalise que je suis sacrément à la bourre. Les organisateurs me demandent de contourner tout le bâtiment pour rejoindre le sas Performance. Je dois trottiner, contourner le bâtiment, passer des chicanes, entrer dans le Parc Expo, me frayer un chemin parmi les coureurs, puis finalement atteindre la porte indiquant « Sas Performance » pour me retrouver à l’extérieur, entre des barrières qui ne sont même pas alignées avec l’arche du départ. Nous sommes plusieurs coureurs coincés sur le bas-côté. Bon, rien de dramatique non plus, mais on a un peu froid.
Pour l’équipement, je cours avec une seule couche : un justaucorps long que je garderai jusqu’à la fin. La Gore-Tex ShakeDry ne sortira jamais pendant toute la course (je vous l’ai dit, conditions exceptionnelles !). En revanche, je porte une double paire de gants : des gants en soie et une paire de gants de ski en Gore-Tex (syndrome de Raynaud oblige).
Enfin le départ de la course en première vague
J’ai la chance de partir dans la première vague : il est 23h40.
Franchement, cette première partie de la course se déroule plutôt bien. Je suis même surpris, malgré mon faible entraînement, de ne pas trop mal m’en sortir sur le bitume stéphanois. J’ai même le temps d’admirer le paysage, notamment le traditionnel KFC devant lequel nous tournons à droite. Ensuite vient la longue descente, toujours sur bitume, avant d’arriver enfin aux chemins de terre. Puis arrive le changement de parcours, une nouveauté cette année : nous passons par une nouvelle commune, Valfleury (à vérifier), avant une très longue descente dans un trou, suivie d’une remontée très sèche. Je ne suis pas trop essoufflé, et je craignais que Saint-Christo, plus éloigné que jamais en 14 éditions, ne se fasse trop attendre. Finalement, je ne ressens pas trop d’impatience. J’arrive au ravito après 2h20 de course, tout frais et fringuant comme jamais. Il faut dire que « les conditions climatiques sont exceptionnelles ! ». Toujours le même rituel au ravito : trois gobelets de Coca, des tartelettes Diégo à la fraise (mais il n’y en aura plus par la suite), et surtout, je me gave de pâtes de fruits (au total, sur toute la SaintéLyon, je pense en avoir avalé près de 30 !).
En direction de Sainte-Catherine
Et me voilà reparti après moins de cinq minutes d’arrêt pour la portion que je considère comme la plus belle de la SaintéLyon (avis complètement personnel) et que je nomme : « en direction de Sainte-Catherine ». Je n’irais pas jusqu’à dire que les paysages sont alpins. Non, mais j’aime ce sentier, ce chemin de crête où j’ai tant pris de plaisir à courir, comme sur un nuage, en 2021 avec la neige, et aussi lors de ma première STL en 2010 (neige poudreuse). Bon, aujourd’hui, c’est moins l’euphorie, mais j’éprouve tout de même un plaisir nostalgique à retrouver la fameuse bande de rigolos supporters avec leur enceinte qui crache du métal et leur feu de camp. J’ai l’impression que, cette année, ils n’étaient pas positionnés au même endroit que d’habitude (à vérifier). Et c’est déjà l’arrivée à Sainte-Catherine, je n’ai pas encore explosé, mon heure viendra, je le sais. Il est 3h37 après mes 3h57 de course et je pointe en 1294 ième position.
En direction de Saint Genou le Camp
Je sais que nous attaquons la partie la plus difficile, selon moi, de cette SaintéLyon « nouvelle formule best of de la mort qui tue ». En effet, nous allons devoir affronter la montée du Rampeau, puis le Signal Saint-André… bref, le combo qui fait mal. La montée du Rampeau, finalement, se passe plutôt bien. J’ai encore du jus. En fait, je commence surtout à me sentir moins bien sur les parties roulantes bitumées (déjà !). En général, quand on se met à préférer les montées pour marcher et donc se reposer, c’est que les choses commencent à mal tourner.
Un petit mot sur la montée du Signal Saint-André : franchement, elle est très facile, et les animations ainsi que les bandes de lumières le long des derniers hectomètres ajoutent une touche sympa. Ces éclairages permettent de figurer le sommet, car, de nuit, on ne se rend pas compte où se trouve la cime (puisqu’on reste dans un sous-bois). D’ailleurs, il faut l’avoir faite de jour pour savoir où se trouve la table d’orientation, qui est très décentrée par rapport au sentier.
Et c’est parti pour la descente jusqu’à Lyon !!! Yaaallaaaaaaa !
J’ai omis de dire que, jusqu’à maintenant, je suis toujours dans un pack de coureurs. Beaucoup de monde devant, derrière, et qui me doublent aussi. Bref, je ne suis jamais seul. C’est triste, mais je n’ai plus le niveau pour me retrouver à courir seul dans les sous-bois de la SaintéLyon. Maintenant, c’est plutôt l’ambiance de la station des Halles aux heures de pointe à Paris. Et qu’est-ce que je me fais déposer par plus fort que moi ! Même des coureuses sacrément costaudes ! Il est loin, le temps de la SaintéLyon 2016 (j’avais terminé 101ᵉ), où je courais avec la 5ᵉ féminine sur quelques centaines de mètres. Dur de faire ce constat, mais c’est comme ça. J’arrive à Saint-Genou-le-Camp après 5h56 de course (il est 5h36 du matin). Je pointe en 1163ᵉ position.
En direction de Soucieu
Et c’est reparti après moins de cinq minutes d’arrêt et dix pâtes de fruits englouties (et glissées dans les poches). Ce n’est pas une partie facile. Malgré un profil de parcours qui semble exclusivement descendant, eh bien non, il ne l’est pas. Il y a des faux plats montants qui font très mal, au physique comme au moral. Et je ne parle même pas des plats sur bitume. J’ai très mal aux ischios, mais je m’y fais. Je ne suis pas capable de mettre la gomme comme j’en ai l’habitude sur le plat. J’arrive néanmoins à trotter, doucement, mais c’est toujours de la course. À l’approche de Soucieu, on sent que l’aube n’est pas loin, déjà ! J’entre donc au ravito après 7h36 de course. Il est 7h16 du matin, et je pointe en 1096ᵉ position.
En direction de Chaponost
Je me fais un plaisir de rappeler cette formule, qui est de moi (merci de me citer ! 😊) et qui m’a demandé du temps à trouver :
« Si tu es cuit à Soucieu, le chrono te fait ses adieux. »
À partir de ce ravito, c’est l’instant de vérité ! Soit tu es capable de courir le semi-marathon qui reste à la même allure que précédemment, soit tu es cuit, et c’est l’explosion. C’est ici que les différences entre coureurs se jouent. Maintenant.
Bon, eh bien pour moi, c’est l’explosion prévue. Et pourtant, le terrain est sec, archi-sec. C’est propre, c’est nickel pour faire un super temps, mais je n’ai plus de jus. Je trottine avec difficulté. J’ai l’habitude de dire qu’une SaintéLyon réussie, pour moi, c’est quand je suis capable de m’arracher et de voler à partir de Soucieu. C’est une découverte que j’avais faite lors de ma cinquième participation, en 2014 (243ᵉ), une vraie expérience de « flux ».
Cette année, cela ressemble plutôt à une vraie agonie. Au moins, j’aurai tout connu.
Je suis dans l’incapacité totale de relancer. Et à partir de Chaponost, cela va être pire.
J’arrive à ce ravito après 8h33 de course (il fait jour, il est 8h13 du matin). Je pointe à la 1223ᵉ position (première fois que je perds des places à ce moment-là de la course dans une SaintéLyon).
En direction de la Halle Tony Garnier pour la finish line
Après avoir quitté Chaponost, je vis un calvaire. Je marche souvent, je trottine rarement. Mais je prends du plaisir quand même, faut pas croire. Je constate que la première partie de cette portion a été assez sensiblement modifiée : on longe une route départementale, puis on retourne dans les champs. Le chant du coq que j’entends habituellement à ce moment de la course, je l’ai entendu bien plus tôt… avant Soucieu ! Il y a pas mal de supporters, et aussi de la circulation. Les faux plats montants sur les sentiers, je me mets à les détester.
Enfin, Sainte-Foy-lès-Lyon et sa fameuse côte de Beaunant. J’aime cette côte, car elle permet de se reposer, et puis c’est comme si c’était fini. C’est un peu le Col de Malatra de la SaintéLyon. On n’est pas encore arrivé à l’arche d’arrivée, mais on sait que la course est pliée. D’accord, d’accord, il y a cette remontée « cul sec » à la sortie du Parc Accrobranche qui ne sert à rien. Mais il faut bien faire visiter les installations ludiques aux coureurs pour promouvoir le parc.
Et ma partie préférée : le passage rue de la Navarre à La Mulatière, le long de l’enclos de la copro de belle-maman. Je jette un coup d’œil au cinquième étage. Je ne la vois pas. Cette année, je lui ai demandé de rester chez elle au chaud, car je me sens capable de repartir de la Halle Tony Garnier à pied pour remonter chez elle.
Les escaliers, et tiens, bizarre ! On repasse par le quai du Pont de La Mulatière avec son épingle à cheveux hyper glauque sous le pont et son escalier. Et non plus en passage direct comme l’année dernière ! Peu importe, cuit, je suis cuit. Impossible de courir. Autant prendre son temps et admirer.
C’est fini en 10h21 de course, à la 1231ᵉ place, avec une allure moyenne de 7 minutes 35 secondes au kilomètre.
Je termine 70ᵉ de ma catégorie sur 812 coureurs M3/M4 au départ. Allez, les papis !
Bien sûr, je suis heureux d’avoir bouclé cette SaintéLyon 70ᵉ édition. On se sent tellement bien quand c’est fini. Ce sentiment du devoir accompli, c’est indescriptible. Une sacrée course. Et je le répète, s’il fallait n’en conserver qu’une seule, ce serait celle-ci. Je l’aime, cette SaintéLyon !
Dimanche 26 novembre 2023 après-midi : je suis assis sur un banc au gymnase de la rue Léopold Bellan (Paris 02) pour assister à la séance de football en salle de mon fils. A ma droite un papa, malade depuis deux semaines, à ma gauche un autre papa qui renifle et somnole tellement il est dans le coaltar ! Je leur lance : « Eh les amis, je ne suis pas tombé malade de toute l’année, à la rigueur je veux bien attraper vos microbes s’il faut vraiment en passer par là pour l’immunité collective…mais SVP pas cette semaine, je cours la SaintéLyon le weekend prochain ! »
5 jours plus tard, vendredi 1er décembre : Lyon gare de la Part-Dieu 11 heures du matin. Il pleut des cordes. Je sors tout penaud avec mon parapluie et fait face au déluge. Ce n’est que du bonheur. Je ne me sens pas bien du tout. J’ai comme une sorte d’étau autour de la tête. Après avoir déjeuné au Danton, je file à pied en direction de la Halle Tony Garnier pour y récupérer la chasuble. Un temps pourri, j’ai les pieds trempés, et une grande envie de faire la sieste m’étreint. J’ai le nez bouché et dois me balader avec le paquet de mouchoirs en main.
Il est déjà 17 heures lorsque je rejoins encore à pied La Mulatière, la pluie n’a pas cessé une minute. Je file sous la couette, et je dois faire le constat terrible : je suis malade comme un chien pour la première fois de l’année et cela tombe la veille du départ de la STL.
Le lendemain j’ai juste le temps après plus de 10 heures de sommeil d’aller saluer les runners de la LSTL au panneau du km 3 de la STL sur les coups de 9h15 pour encourager mon pote Sylvain. Je retourne vite me coucher très en forme (dans le coaltar). A midi le traditionnel plat de quenelles lyonnaises à la sauce béchamel dont je ne sens absolument aucune saveur. J’ai totalement perdu le goût. Je retourne sous la couette pour une sieste, avec l’espoir que cela aille mieux d’ici mon arrivée à Saint-Etienne (18h30) en train. Je prends un Doliprane pour le voyage en TER.
Une soirée formidable comme il se doit dans la famille à Villars (42) avec Yves et Lulu. Le plat de pâtes au beurre. Un verre de coca juste avant d’être conduit à Parc Expo à 22h30. Une attente au chaud dans la cohorte de la deuxième vague juste avant l’ouverture des grilles. Je me sens beaucoup mieux !
Dehors, j’apprécie toujours la voix traditionnelle du speaker, toujours le même depuis 2010 (ma première STL). Nous assistons à un superbe spectacle de 300 drones. Je ne connaissais pas ce format et franchement je suis bluffé. C’est un tout petit peu long et les multiples clins d’œils au sponsor de l’épreuve sont un peu excessives et contre productives, c’est dommage. Mais c’est une belle surprise quand même !
Je vais courir avec une seule couche manche longue car il est prévu que cela soit sec de chez sec durant toute la course. Je remets ma veste GoreTex à la Mickey dans mon sac (c’était juste pour l’attente au froid). J’ai une double paire de gants pour mes mains (mon talon d’Achille), j’ai les symptômes de la maladie de Raynaud. Donc j’endosse une paire gants de soie + paire de gants de ski en GoreTex par dessus… cela ne suffira pas.
Départ de la deuxième vague à 23h55.
Première Etape : de Saint-Etienne à Saint-Christo-en-Jarez
J’ai de bonne sensation sur le bitume stéphanois. Je n’ai qu’une seule couche (un maillot de corps manche longue) et j’ai très vite…chaud ! Les températures ne sont pas si faibles sur le plancher des vaches stéphanoises. C’est la partie que j’aime le moins de cette STL. J’ai toujours la nostalgie des anciens premiers kms traversant Sorbiers de mes premières STL (jusqu’à 2017/2018 où le parcours jusqu’à St Christo a définitivement changé). Il y a cette descente sur bitume, assez sèche. Et puis enfin nous prendrons de l’altitude sur des sentiers principalement. Je me sens plutôt bizarre, je manque de tonus et j’ai du mal à envoyer du bois mais d’un autre côté je n’ai pas de symptômes de maladie. Ce n’est pas encore la patinoire. Note très positive : j’aime beaucoup la nouvelle partie des 2 derniers kilomètres qui nous conduisent à Saint-Christo-en-Jarez.
Bilan à Saint-Christo-en-Jarez : 1 h 55 minutes de temps de course / 1029 ièm
Le ravitaillement sera toujours géré de la même manière : 3 gobelets de Coca et 3 tartelettes Diégo + 1 poignée pâtes de fruits (à partir de Sainte Catherine)
Je pars très vite pour, et j’insiste, la plus belle partie de la SaintéLyon. La partie Saint-Christo-en-Jarez / Sainte Catherine.
Deuxième Etape : de Saint-Christo-en-Jarez à Sainte Catherine
C’est la partie de la mort qui tue. Je commence à avoir les mains complètement gelées ! Warning Warning ! Malgré les deux couches de gants dont une en GoreTex, je suis contraint de recroqueviller mes doigts dans les gants pour les réchauffer, cela marche – un peu – mais je perds un peu le sens de l’équilibre à courir les poings fermés (faites le test, vous verrez !) sur des sentiers glissants. Dès que je décélère et que je dois marcher, certes rapidement dans les ascensions, le froid commence à m’étreindre.
Toujours cette très belle partie de chemin de crêtes après le feu de bois alimenté par nos « amis supporters de la STL toujours fidèles au poste » lors des 12 dernières éditions et qui nous réveillent grâce à la musique que crachent à fond leurs enceintes. Cette année ce n’était pas du Iron Maiden… J’ai oublié.
Les sentiers sont magnifiques, c’est rapide. Mais le froid va prendre le dessus dans ma hiérarchie des préoccupations : froid des mains, je ne les sens plus, froid du corps curieusement alors que je suis en mouvement. Je projette impérativement de mettre ma GoreTex à la Mickey (style sac poubelle) dès mon arrivée à Sainte-Catherine.
Et justement l’arrivée à Sainte-Catherine cette année est inédite. On arrive « par derrière » (les vétérans de la STL me comprendront) et non plus par le sentier casse gueule habituel.
J’ai les mains tellement gelées que j’ai perdu toute proprioception. Au ravito je demande à une bénévole de me servir mes 3 gobelets de coca que j’arrive à peine à tenir et de m’aider à remettre mes gants car j’en suis incapable tout seul. Je mets au moins 5 minutes à enlever mon sac, prendre ma gore tex, l’endosser est un calvaire, redemander à une bénévole de me remettre les gants : un sketch !
Bon il faut que je vous avoue, je reprends la rédaction de ce post quelques 11 mois après avoir écrit les lignes ci-dessus. Donc en substance je ne sais plus trop ce qui s’est passé. En fait si après un gros gap de quelques kilomètres je nous propulse à Soucieu-en-Jarrez. Il est 6h50. On dit que la SaintéLyon commence là. Ce n’est pas complètement faux. En fait il faut entendre : « si tu es complètement cramé à Soucieu alors qu’il reste une distance de semi-marathon assez roulante tu peux complètement mettre une croix sur ton chrono ». En revanche si tu es encore frais alors tu peux vraiment vivre les deux heures qui restent de manière tout à fait exceptionnelles ; oui à partir de Soucieu, c’est une autre course qui t’attend.
Moi c’est comme cela que je le vis.
Je pointe à Soucieu au lever de soleil en 761 ième position.
J’ai la chance d’avoir encore du jus. C’est pour moi le feu vert. Je vais tout donner pour les kilomètres qui restent et les vivre intensément.
Chaponost arrive très vite : 45 minutes plus tard, après 7h35 de course en 680 ième position.
Et puis c’est toujours le même parcours, en-dehors du contournement bizarre en épingle à cheveu du ravito de Chaponost (troisième année de suite je crois). Il fait jour, je suis assez bien. C’est Sainte-Foy-lès Lyon, puis le mur des aqueducs de Beaunant. On se calme, pas la peine d’exploser contre le mur. Ensuite c’est la gentille, mais inutile, descente dans le parc accrobranche. Et enfin la commune de La Mulatière, passage devant la copropriété de Belle Maman où je réside le temps du weekend.
J’aime le passage direct sur le Pont de La Mulatière. Enfin, on ne passe plus sur le quai glauque de la Saône pour remonter un petit escalier !
Mon frère Fabrice et Corinne m’attendent sur le Pont Raymond Barre juste devant le musée des Confluences ; moment de bonheur et de grande surprise ! Mon frère me donne mon chrono et je m’aperçois que je dois me donner un coup dans le derrière si je veux passer en dessous des 9 heures de course !!! Alors j’accélère alors qu’il reste plus d’1 km ! Mais le chemin n’est pas direct jusqu’à la Halle Tony Garnier, on doit longer, je ne sais plus quel bâtiment dans le parc de Gerland avant de revenir sur nos pas du côté de la route. Je suis en train d’exploser, je donne le maximum comme si je finissais un 10 kill de la mort qui tue.
Et yesss, je termine en 8h57 à la 593 ième place complètement en apoplexie ! Il est 8h53 à Lyon.
J’ai terminé ma 12 ième SaintéLyon en 13 participations consécutives (DNF en 2019).
La SaintéLyon ce n’est que du bonheur.
Sylvain et ma famille sont là comme à l’accoutumé à l’arrivée pour m’accueillir. On passe quelques minutes ensemble avant de se quitter, je rentre à La Mulatière en compagnie de ma belle mère. Douche et je ressens quelques frissons de fièvre…
Epilogue
Je rentre à Paris dès l’après-midi pour l’arbre de Noël de mes enfants organisé par ma boîte sur une des artères de l’Etoile, avenue Hoche. Le thème est la guerre des étoiles. Je suis encore sous le coup des endorphines. Mais à 18 heures, c’est à peine si j’arrive à traverser le Parc Monceau pour rejoindre la station de métro avec femme et enfants. Je me sens très très mal à la limite du malaise.
Les jours qui vont suivre vont être compliqués, impossible de me lever le matin pour aller courir. Je me sens fracassé. Le 31 décembre 2023, encore fragilisé je vais attraper la grippe saisonnière. Je vais passer 4 jours alité, sans manger quoi que ce soit, migraineux, courbaturé comme si on m’avait roué de coups. L’année 2024 commence plutôt très mal.
Finalement courir la SaintéLyon quand on est malade ce n’est pas forcément une bonne idée. Cela laisse des traces. Je pense ne jamais avoir totalement récupéré jusqu’à fin décembre. Mes défenses immunitaires au plus bas, la grippe saisonnière a trouvé un terreau fertile.
Pourtant avec le recul je me dis que si cela était à refaire, je le referai. Car la SaintéLyon, c’est une épreuve que je ne peux pas rater. C’est mon rendez-vous de l’année.
Et dans quelques jours (j’écris ces lignes le 18 novembre 2024 à quelques jours de la SaintéLyon 2024) c’est avec grand plaisir que je prendrai le départ de ma 14 ième édition.
Toutes mes SaintéLyon en récits pour ceux qui ont le temps de lire :
En premier préambule pour poser le sujet : Le Tor des Géants c’est quoi ?
Tor des Géants 330 : c’est le nom de la course depuis 2010
Une course au sein de la région autonome du Val d’Aoste en Italie
Les Géants désignent 4 montagnes ou massifs : Le Mont-Blanc / Le Matterhorn (Mont Cervin) / Le Gran Paradiso / le Mont Rose
Le parcours figure une boucle qui part de Courmayeur pour y retourner entourant la Vallée d’Aoste
Kms réels selon données GPS précises : 349 kms
Dénivelés positifs et négatifs (c’est une boucle) : 30 800 mètres
Une barrière horaire finale à Courmayeur de 150 heures après le départ
En 2024 c’est 1085 coureurs en principe aguerris à la discipline des Ultra Trails (courses de longue durée en montagne dont l’UTMB est l’épreuve la plus populaire)
Un taux d’abandon qui est de 51% sur cette édition 2024 (529 finishers rallieront Courmayeur en moins de 150 heures)
J’écris ces lignes quelques jours après avoir terminé cette course qui n’en est pas vraiment une. Un Ultra-Trail ? Oui, un peu, mais ce n’est pas un Ultra comme les autres. Une aventure ? Oui, c’est bien plus proche de cela. Je crois que les Valdôtains ont trouvé la bonne formule pour caractériser leur événement. Il s’agit d’une épreuve majeure qui mobilise toute la Vallée d’Aoste, et le meilleur terme pour la définir se retrouve dans la formule qu’ils nous scandent au départ de la course : Buon Viaggio !
Quand on prend part à cet événement, il faut se préparer à vivre un voyage dont on ne connaît que la destination finale : un retour à Courmayeur, mais qui sera ponctué de péripéties multiples, embûches, malheurs, bonheurs, moments de grâce, joies, tristesses, et surtout de la fatigue. Alors, embarquement immédiat dans nos chaussures de trail !
Mon état d’esprit avant la compétition
J’avais déjà couru le Tor des Géants en 2021 (récit ici), et terminé en 120 heures. J’étais exténué, et les jours de récupération ont été particulièrement pénibles. « Plus jamais ça », avais-je déclaré à qui voulait l’entendre. Pourtant, j’avais été envoûté, séduit par ces paysages et cette expérience. J’avais tellement d’anecdotes à raconter. Et les traileurs croisés pendant l’épreuve sont devenus des contacts avec qui un lien profond s’est créé, car nous avions tous partagé quelque chose qui sortait de l’ordinaire.
Ainsi, je décide de me réinscrire, non sans mal à convaincre ma famille qui ne comprenait pas ce revirement. Ils me rappelaient sans cesse : « Mais tu as dit que tu ne te réinscrirais jamais ! ». Je confirme et j’assume ma contradiction. Pour moi, l’épreuve de 2021 était une exploration, une découverte, comme un brouillon. Cette fois, je veux recourir le Tor, mais avec l’objectif d’optimiser ma course, de faire mieux. C’est étrange, je l’aborde sous l’angle de la performance à améliorer.
En réanalysant mes temps de passage de 2021, une chose me frappe : le temps perdu dans les 6 Bases de Vie. Pas moins de 18 heures d’arrêt, sans compter les quelques heures (4 heures) gaspillées dans les refuges à tenter de dormir, en vain. Je me dis alors que cette année, je pourrais gagner beaucoup de temps en arrêtant de « jardiner » dans les Bases de Vie : refaire son sac dix fois ou attendre que la pluie cesse avant de repartir, c’est fini ! Je me sens bien plus préparé à gérer les imprévus.
J’ai couru la TDS, comme en 2021, dix jours plus tôt. C’était juste ce qu’il fallait pour casser la fibre musculaire et permettre la reconstruction. Mais je ne suis pas entièrement convaincu d’être totalement rétabli en termes de forme physique ; la TDS comprenait deux nuits blanches. Malgré cela, je me dis qu’améliorer mon chrono de dix heures, pour passer à 110 heures, est crédible. C’est ce que j’ai formalisé dans mon Excel, tel un business plan. Pourtant, la vraie vie ne se déroule jamais exactement comme sur une grille de tableur. Outre le biais d’optimisme qui nous habite tous quand il s’agit de prévisions, il est impossible d’anticiper toutes les variables (et les avatars) qui viendront ponctuer notre aventure et, inexorablement, modifieront le résultat final. Je vais très vite l’expérimenter sur ce deuxième Tor, et ma feuille Excel ne tardera pas à être mise en échec.
Arrivée à Courmayeur, le 7 septembre 2024
En raison de la fermeture du tunnel du Mont-Blanc, mon bus, qui devait relier Genève à Courmayeur, est annulé. Mon ami Stéphane, qui court aussi le Tor et vient d’Orléans, me propose de venir me chercher en voiture, et nous terminons le trajet ensemble en passant par le col et le tunnel du Grand-Saint-Bernard. Stéphane va devenir mon compagnon de route, avant et pendant le Tor, et il jouera un rôle essentiel dans ma réussite à finir. Mais je ne le sais pas encore.
J’arrive à mon hôtel, en plein centre de Courmayeur, et en ouvrant la fenêtre, j’entends même les speakers et la clameur de la foule. Ce vendredi soir, nous assistons au départ des coureurs du Tor450 (le Tor des Glaciers). Parmi eux, je retrouve Thibault, rencontré sur le Tor des Géants en 2021, que je salue quelques instants dans son sas de départ. Leur top départ est donné juste avant la tombée de la nuit. J’ai énormément de respect pour eux, et un peu de craintes aussi. Pour être honnête, je n’aimerais pas être à leur place.
Avec Stéphane, nous nous offrons un double plat de pâtes dans mon osteria préférée, dont je garde l’adresse secrète.
Samedi 8 septembre 2024
C’est le jour de la remise des dossards et, surtout, du fameux sac de change jaune qui nous suivra de Base de Vie en Base de Vie (6 au total) tout au long du parcours. Comme toujours, Stéphane et moi optons pour notre double ration de pâtes, à la fois pour le déjeuner et pour le dîner, avant de filer au lit dès 21 heures.
On apprend que les conditions météorologiques ne seront pas terribles au début de la semaine, et qu’un léger mieux est prévu pour la fin. Mais les températures, elles, vont chuter. Ce n’est pas très clair, mais ce que l’on comprend, c’est que la semaine ne sera pas clémente sur le plan climatique. On doit donc être prêts à mobiliser tout notre matériel, jusqu’aux crampons.
Dimanche 9 septembre 2024
Le ciel est gris, et bien que les températures ne soient pas encore glaciales, il faut déjà se couvrir. C’est le grand départ de notre première vague, à 10 heures. Nous sommes environ 500 coureurs, et, paradoxalement, on part comme des boulets de canon pour une épreuve qui va durer plusieurs jours. Je n’ai absolument pas de bonnes sensations sur ce faux plat montant du centre de Courmayeur, ni sur la descente qui suit sur le bitume.
Le découpage de mon récit
Pour la suite de mon témoignage, je vais découper mon récit en 7 parties, chacune correspondant aux arrêts aux Bases de Vie.
Partie 1 : De Courmayeur à la Base de Vie de Valgrisenche
(Dimanche 9 septembre 2024 / départ à 10 heures)
Distance : 30 km
Dénivelé positif : 4338 m D+Dénivelé négatif : 3877 m D-
Cette première étape est un véritable morceau de bravoure pour commencer la course. Elle comprend le col du Passo Alto, avec ses 1787 m de D+, et le col de la Crosatie, qui ajoute 714 m de D+. Deux cols très aériens et techniques, de quoi bien entamer cette aventure.
Le tout premier col, le col d’Arp, à la sortie de Courmayeur, se monte sans trop de difficulté. Mais déjà, je ressens un premier signe inquiétant : je ne suis pas en aussi bonne forme que je ne l’étais en 2021. La montée me semble plus éprouvante que dans mes souvenirs. Et pour bien enfoncer le clou, je rappelle ici que je ne cours jamais avec des bâtons.
Sur le col d’Arp, la pluie se met à tomber. Je me change intégralement, enfilant notamment mon surpantalon imperméable, vêtement que je ne quitterai plus jusqu’à l’arrivée. Pour le haut, ma veste Gore-Tex à la « Mickey » (ce fameux textile shake dry qui ressemble à un sac poubelle noir) fait l’affaire. La descente vers La Thuile se fait prudemment, la bruine persistant sans relâche.
Je commence ensuite la longue montée vers le Passo Alto. Rien de très technique ici : un sentier de montagne adapté aux randonneurs, un terrain sur lequel je me sens à l’aise. C’est une montée assez longue, mais les paysages sont magnifiques. Le décor devient enfin minéral, comme je les aime, avec des lacs de montagne. C’est ici que l’on entre véritablement dans les paysages iconiques du Tor des Géants.
La descente de l’autre côté est, en revanche, tout autre chose. Le sentier, technique et jonché de pierriers, n’est pas propice au trottinement. Une chute serait périlleuse. Malgré cela, cette zone fait partie de mes endroits préférés de la course : sauvage, minérale, presque lunaire. J’arrive au bivouac Zapelli, un ravitaillement où l’on peut se servir de la polenta prédécoupée en carrés avec les mains. Pour moi, c’est le bonheur ! Hélas, je découvrirai que la polenta ne sera servie que très rarement durant la course.
Je repars pour affronter le col de la Crosatie. Ce col est une véritable épreuve, avec une pente extrêmement raide sur les derniers 100 mètres, où des marches ont été taillées directement dans la roche. C’est un des monstres de ce Tor des Géants, mais comme il se situe dès la première journée, nous avons tous encore assez d’énergie pour le surmonter. Enfin, presque. De mon côté, je ressens toujours cette impression d’être en deçà de ma forme habituelle. À plusieurs reprises, je me dis que je « n’ai pas la caisse comme d’habitude ».
La pluie cesse enfin, et avec elle, les ascensions. Je descends tranquillement en direction de Valgrisenche, le village de la première Base de Vie. Il est 21h02 lorsque j’arrive enfin et retrouve mon sac de change jaune. Sous une grande tente, plusieurs coureurs sont rassemblés pour se restaurer autour de tables et bancs. Ma stratégie pour cette première nuit est simple : je ne compte ni me doucher, ni dormir ici. Pour moi, c’est un ravitaillement comme un autre. Je prends simplement quelques gels dans mon sac, passe un coup de fil à ma femme pour donner des nouvelles, et croise mon ami Stéphane, qui vient d’arriver. Nous échangeons à peine : il veut repartir rapidement, tandis que j’ai besoin de manger.
Peu après son départ, un véritable déluge s’abat sur la tente. Le bruit des trombes d’eau est assourdissant, à tel point qu’il serait insensé de sortir maintenant. Je suis au chaud, au sec, sous la tente de Valgrisenche, et je dois vraiment me motiver pour affronter ce qui m’attend dehors. Il fait nuit, il pleut des cordes, et je sais qu’un autre monstre m’attend : le col d’Entrelor. Je guette une petite accalmie avant de repartir à l’assaut de cette deuxième épreuve.
Partie 2 : De Valgrisenche à la Base de Vie de Cogne
(Sortie de Valgrisenche : dimanche 9 septembre 2024 à 21h41)
Distance : 55 km
Dénivelé positif : 4943 m D+
Dénivelé négatif : 5098 m D-
Je quitte la Base de Vie de Valgrisenche à 21h41 après une pause de 39 minutes. C’est ma première nuit sur le Tor, et autant le dire tout de suite, elle ne sera pas des plus agréables. Deux cols particulièrement engagés nous attendent : d’abord le col de la Fenêtre, avec ses 480 m de D+ plutôt faciles à gérer, puis le redoutable col d’Entrelor, culminant à 3000 mètres d’altitude et offrant 1300 m de D+.
C’est sur les derniers hectomètres de cette ascension que les choses se corsent. Le paysage, hyper minéral, est éclairé seulement par la lampe frontale. Des marches, parfois creusées dans la pierre, jalonnent le chemin. La pente est tellement raide qu’à plusieurs reprises, il me faut utiliser mes mains pour grimper. C’est très technique, et il est impératif de ne pas s’arrêter : chaque redémarrage demande une énergie considérable. À un moment, la déclivité est telle que je me cogne la tête contre un rocher juste au-dessus de moi – invisible à cause de ma capuche qui limite mon champ de vision. Je me retrouve presque à quatre pattes sur cette pente. Ce n’est pas de l’alpinisme, mais le terme « crapahutage » semble bien approprié.
La descente est tout aussi dangereuse. Sans bâtons, je descends très prudemment ces 1200 mètres de dénivelé négatif. Les premiers mètres sont particulièrement délicats, et chaque pas demande une attention extrême. Je finis par arriver dans la vallée, à Eaux Rousses, à 5h57 du matin pour le pointage et le ravitaillement. Comme à chaque ravito, je prends du bouillon pour me réchauffer, suivi d’un coca pour bien faire passer le tout. Sans perdre de temps, je repars immédiatement pour l’ascension du col du Loson, le point culminant du Tor des Géants, à 3294 mètres d’altitude.
Cette montée de 1900 m de D+ commence en douceur, presque trompeusement agréable. Mais vers la fin, les choses se compliquent sérieusement, surtout sur les 100 derniers mètres de dénivelé. En chemin, je m’arrête devant la maison d’un garde forestier pour prendre de l’eau et des photos, flânant presque sur cette partie du parcours, où le décor est à couper le souffle. À mesure que l’on monte, la neige fait son apparition, le froid devient mordant, et l’ascension se transforme en un véritable défi physique. Mais le sommet finit par se dévoiler. Le col du Loson est l’endroit le plus élevé de la course, et l’un des plus beaux, sans aucun doute.
La descente vers le refuge Vittorio Sella est tout simplement splendide. C’est l’un des panoramas les plus impressionnants du Tor, presque surnaturel. Cette image de la descente du col du Loson est celle qui me revient le plus souvent en tête lorsque je repense à cette aventure, à égalité avec celle du col de Malatra. On se croirait sur Mars, un décor iconique qui rend cette course si spéciale.
Après le refuge, la descente vers Cogne devient un peu plus technique, et la température monte sensiblement. J’ai chaud, peut-être trop chaud, après avoir passé plusieurs heures dans le froid. Le faux plat dans la vallée semble interminable, mais j’arrive finalement à la Base de Vie de Cogne à 12h52.
Partie 3 : de Cogne (sortie lundi 10 septembre 2024 / 13h20) à la Base de Vie de Donnas
À parcourir : 45 km, 2768 m de D+ et 3981 m de D-
Je sors de la Base de Vie de Cogne à 13h21 après environ 30 minutes de pause.
La singularité de l’étape à suivre est de monter avec une déclivité assez faible dans un premier temps en direction d’un col nommé la Fenêtre de Champorcher (2820 mètres d’altitude), avec un cumul de 1700 m de D+, dont seuls les derniers 350 mètres sont très raides. Nous sommes en plein Parc National du Grand Paradis. Ce paysage ultime au moment du passage du col, je l’apprécie comme un décor d’un film de Mad Max, avec un pylône électrique à haute tension qui enjambe la Fenêtre. À noter qu’à partir de Cogne, je vais me retrouver globalement seul. Seul avec soi, ne compter que sur soi pour rester sur le bon itinéraire et ne pas se perdre dans un décor à la Mad Max, cela peut être un peu angoissant. Mais c’est également assez excitant, surréaliste.
Après plusieurs heures de marche dans le sous-bois, on atteint les alpages, puis un décor complètement dénué de végétation. Le refuge Sogno, que l’on trouve au pied de l’ascension ultime, est fermé. Paysage de désolation post-apocalyptique : même ce lieu de réconfort, habituellement ouvert, n’ouvre plus ses portes cette année aux traileurs du Tor. Il fait froid, un vent glacial vient de se lever. Je m’arrête le long d’un mur abrité du refuge fermé pour mettre ma Gore-Tex plus épaisse. Et j’attaque l’ascension en lacets pour les derniers 350 mètres.
Passé la Fenêtre de Champorcher, le parcours descend en direction de la troisième Base de Vie qui se situe à Donnas, à 322 mètres d’altitude, soit une descente de 2500 mètres de D-. Il ne faut pas croire que dans une course d’Ultra, le plus traumatisant pour les muscles ce sont les ascensions ; ce sont les descentes. Et dans la perspective de faire une descente de 2500 mètres, c’est plutôt le sentiment d’appréhension qui m’anime à ce moment-là. Le vent glacial redouble d’intensité. La température ressentie n’est pas loin de zéro, c’est la fin d’après-midi et je ressens un froid glacial si je ne suis pas en mouvement. Le paysage de l’autre côté de la Fenêtre est très alpin/minéral avec un magnifique lac en contrebas, sauf que le refuge en question (Mizerin) n’accueille que les coureurs du Tor des Glaciers. Je me fais éconduire poliment en m’entendant dire qu’il faut que je continue 4 km plus loin pour me faire checker et donc me restaurer au refuge de Dondena.
Je prends mes jambes à mon cou pour ne pas me refroidir. Le sentier est carrossable (enfin, pour les 4×4) avec de gros cailloux, mais là, quelque chose est en train de s’infléchir. Le point de bascule n’est pas loin, je le sens, mais je ne veux pas l’entendre.
Au refuge de Dondena à 18h43, c’est le havre de paix. Je m’assois près de la cheminée, je retrouve de la chaleur ; cela va être compliqué de repartir alors que je suis au paradis. Je me restaure d’un bon bouillon de pâtes et il faut se faire violence pour repartir et affronter à nouveau les vents violents qui traversent la Gore-Tex.
Finalement, plus on descend, plus la température augmente. J’arrive dans un single hyper technique qui bascule dans la vallée. Il fait beaucoup plus chaud. La nuit tombe bientôt, je sors la frontale. Je me fais dépasser par de nombreux coureurs qui sont beaucoup plus alertes que moi dans une descente étroite très abrupte avec de gros cailloux et des racines d’arbres qui n’attendent que vos pieds s’y glissent pour vous faire trébucher. Je suis très mal à l’aise sur ce type de terrain, je n’ai pas de bâtons pour rester en équilibre.
Et il s’écoule des heures encore… c’est long.
La nuit : ravitaillement à Pontboset à 21h50. Je demande combien de kilomètres il reste jusqu’à la Base de Vie à Donnas. Je n’en crois pas mes oreilles quand on me dit qu’il reste 10 km ! Ce n’est pas possible, encore 3 heures au moins pour moi dans ce chantier ! La suite ressemble à un jeu de piste dans les sous-bois incompréhensibles : on tourne à gauche, à droite, on franchit une rivière sur des ponts et passerelles 4 ou 5 fois, cela monte un peu, cela descend un peu…
Mais si ce n’était que cela.
En fait, mon corps m’envoie un très mauvais signal. Le point d’inflexion pour ce Tor, c’est maintenant. Je dois l’entendre. Je dois entendre les signaux de douleur qui me parviennent du muscle tibial. La douleur se fait désormais très vive dans les moindres descentes. Et là, je dois faire le constat suivant : je ne pourrai pas terminer le Tor dans ces conditions. Le cerveau est en mode « recherche de solutions, objectif : devenir un finisher ! ». Une solution est trouvée : comme mon souci a trait aux descentes, il faut pouvoir les amortir pour soulager mon muscle, donc la solution, c’est de continuer la course avec des bâtons ! Solution trouvée.
Très bien. Maintenant, comment vais-je trouver des bâtons ? Une autre solution me vient à l’esprit : je sais que nous allons traverser la station de ski de Champoluc où il y a des magasins, sauf que je n’y serai pas avant 40 heures. Il faut trouver une autre solution. Demander à un UltraTraileur qui a des bâtons en back-up dans son sac de change de me les prêter/vendre. Mais quelle est la probabilité que je croise à Donnas un UltraTraileur qui ait prévu une deuxième paire de bâtons dans son sac de change et surtout… qui accepte de me les céder ?
Grosse gamberge.
Quand je m’approche de Donnas, j’ai l’impression que Donnas s’éloigne. Il semble que l’Office du Tourisme du Val d’Aoste ait fait pression sur les organisateurs pour que le parcours emprunte et traverse toutes les communes avoisinantes. Et on va à droite pour traverser tel patelin et ensuite on refait des circonvolutions pour traverser la commune Y. Certes, c’est très beau, très joli, très charmant même. Mais quand on en a plein les jambes et que l’on souffre, on a envie d’arriver le plus tôt possible à la Base de Vie.
Après la grande traversée des deux grosses communes de Hône et Bard qui donnent la sensation que je suis arrivé (mais ce n’est qu’une sensation), me voici enfin dans l’enceinte de repos de Donnas à minuit 13.
J’avais pour stratégie de faire une deuxième nuit blanche et de repartir après m’être restauré. Je change mes plans. J’ai besoin de faire une réinitialisation complète du traileur que je suis.
Je vais me doucher et voir un kiné. Dans une Base de Vie sur le Tor, vous avez un encadrement médical exceptionnel avec masseurs, kinés, médecins et les tables de travail qui vont avec. J’ai la chance de tomber immédiatement sur un kiné disponible qui va me faire un strap magnifique de couleur bleue. J’en suis ravi. J’ignore si cela va conférer un quelconque soulagement, mais je compte au moins déjà sur l’effet placebo, c’est toujours ça de gagné.
Ensuite, bien strappé, j’actionne le plan : repas complet / duvet / dodo pour dormir / montre-réveil réglée sur une durée de 1h20.
Quel bonheur de se sentir plonger dans les bras de Morphée en quelques secondes.
Réveil après 1h20 de sommeil qui en paraît 10 minutes.
Je sors du dortoir, sans mes lentilles, avec mon duvet autour du cou, la tête dans le seau, et je me dirige vers la salle de réfectoire pour aller boire. Et là, concours de circonstances improbable, en me retournant devant les citernes d’eau, je tombe sur Stéphane (mon ami qui m’a conduit à Courmayeur depuis Genève) qui est en train de terminer de se restaurer ! C’est dingue. Je lui explique mes déboires : je suis blessé, ça ne va pas… et je lui lance à la cantonade : « Tu n’aurais pas des bâtons en back-up à me prêter ? » Et là, Stéphane me répond : « Oui, bien sûr ! »
Stéphane est de facto mon homme providentiel. « Si je termine le Tor des Géants, c’est grâce à toi ! »
Nous quittons Donnas ensemble.
Partie 4 : de Donnas (sortie mardi 11 septembre 2024 / 03h25) à la Base de Vie de Gressoney St Jean
À parcourir : 54 km, 5932 m de D+ et 4881 m de D-
Je quitte Donnas en compagnie de Stéphane à 3h25 du matin après une pause de 3h10.
Au programme de la journée, une longue montée en direction du refuge de Coda (2252 mètres d’altitude) que Stéphane et moi allons faire ensemble pour les deux premiers tiers, chacun devant aller à son rythme. Il est important que chacun soit libre et ne se sente pas contraint.
La température est clémente et nous allons avoir du soleil. La montée est régulière, sans difficulté particulière. Au-dessus de 2000 mètres d’altitude, ce ne sont que des rochers, paysage très alpin et granitique. Le refuge est situé sur un chemin de crête, les derniers hectomètres pour l’atteindre sont longs et techniques (gros pierriers). Le vent souffle fort.
Le Refuge de Coda est considéré comme le point médian du Tor des Géants en termes de kilomètres : 175 km parcourus et 19 000 mètres de D+. En revanche, ce n’est pas le point médian en termes de souffrance, car le pire est toujours à venir sur la seconde moitié.
J’atteins ce refuge à 9h32 ce mardi matin, je suis donc en course depuis presque 48 heures.
À noter : à partir de ce point, selon mon ressenti, plus rien ne sera comme avant ! Pourquoi ? Nous dépassons la distance d’une course « classique de 100 miles ». Nous entrons dans une zone inconnue pour le corps humain, en tout cas très singulière, où la privation de sommeil va forcément avoir un impact plus ou moins important selon les organismes.
À partir du Refuge de Coda, j’entre dans une autre dimension, quelque chose d’inédit que j’avais bien ressenti en 2021. Une autre dimension en termes de fraîcheur physique, de lucidité, d’état de conscience, et ceci de manière irréversible. Il va falloir faire avec, mais c’est aussi là que le Tor nous apporte une nouvelle saveur. Et de manière plus anecdotique, c’est aussi la zone des hallucinations. Au moins, même seul, j’ai l’impression d’être toujours accompagné d’esprits farceurs.
Le parcours emprunte désormais le parc régional du Mont Mars. C’est le paysage du Seigneur des Anneaux. Le soleil est enfin à l’honneur, il fait chaud, c’est beau. Que du bonheur. Petits sous-bois alpins, petits lacs, gros rochers, mais où sont les lutins ou les nains ?
Un élément négatif à noter : l’arrêt au refuge de la Barma. Nous arrivons comme des chiens dans un jeu de quilles, bref nous sommes mal accueillis. Remarquez, il est 13h00 et nous arrivons en plein service des touristes/randonneurs. Donc quand nous leur demandons un plat de pâtes, nous recevons un petit bol dans lequel nous pouvons compter le nombre de fusilli à l’œil (il y en a 18 dans le mien). Ce n’est pas comme ça qu’on va recharger nos stocks de glycogène ! On redemande la même chose, mais là on a l’impression qu’on vient de faire une bourde et on renvoie de nous une image de traileurs très impolis.
Très vite, Stéphane et moi partons. Mais après cette mauvaise réception, nous arrivons au bivouac du Lago Chiaro : accueillis comme des rois ! C’est une surprise comme le Tor en recèle sur son parcours. Cela arrive quand on ne s’y attend pas. Un incroyable moment. Des sourires, une envie de vous faire plaisir, une nourriture incroyable. On me sert un panini avec une tranche de lard épaisse de plus de 2 cm, fondante et cuite à la plancha sur de la fontina dans un pain qui l’est tout autant : le tout légèrement cuit à la plancha également. Il s’agit non pas du meilleur panini que j’ai mangé, mais du meilleur panini du monde !!! Il est 3 étoiles. Rien qu’en écrivant ces lignes, j’en ai l’eau à la bouche. Moment surréaliste.
La suite va être moins amusante. Il y a deux cols à franchir dont l’iconique Col de Crey di Ley avec la figuration de la tête de Loup dans la roche. En fait, je me rends compte que j’ai de plus en plus de mal avec mon muscle le long du tibia. Heureusement, j’ai les bâtons qui amortissent le choc. Néanmoins, je dois descendre à une vitesse d’escargot qui est probablement plus lente que ma vitesse ascensionnelle. Bien entendu, Stéphane a pris le large, étant beaucoup plus véloce dans les descentes.
Le spectre de l’abandon me frappe pour la première fois. Son curseur est à 80%.
La descente de 1400 mètres de D- en direction du refuge de Niel est un chemin de torture. Je me faisais une joie d’y aller car c’est un « hot spot » de ce Tor avec une polenta d’enfer. La nuit tombe. J’envisage l’abandon.
Arrivé à La Gruba (refuge de Niel) à 20h30, je demande à voir un médecin. Je suis triste et inquiet, mon état contraste tellement avec l’ambiance plutôt euphorique que l’on côtoie à Niel. La polenta est toujours aussi bonne, j’en redemande car j’ai besoin de réconfort. Le médecin m’interroge et me donne un cachet de je ne sais quoi. Paracétamol ?
Il reste un gros col avant de redescendre sur la Base de Vie de Gressoney Saint Jean : le Lazouley et ses +900 mètres de D+. Ce col est plutôt agréable à monter. Sur les premiers hectomètres, il y a des marches qui datent du début du siècle (certes maintes fois restaurées depuis) qui permettent de monter le col comme si on montait un escalier. Il fallait le faire.
La descente (2200 mètres de D-) sur Gressoney est différente des autres descentes dans la vallée. Beaucoup moins de single track hyper technique, au contraire, on commence par emprunter une très grande prairie. On imagine que c’est probablement magnifique en plein jour ; à noter que je ne vois que ce qu’éclaire ma lampe frontale. Il y a des zones de tourbières et je me mouille complètement les pieds.
Et puis c’est l’incident, celui dont je n’avais pas besoin. À quelques encablures du check point d’Ober Loo, je vois un feu d’artifice amateur qui est tiré en contrebas. Quand je vous dis qu’on assiste à des choses surréalistes sur ce Tor, il faut s’attendre à tout. Et après ces quelques tirs, un bouquetin complètement effrayé court dans ma direction. Il semble domestiqué puisqu’il a une cloche autour du cou, ce qui me permet justement de le localiser et de l’éclairer à la frontale. Le pauvre malheureux vient dans ma direction. C’est très sympa, mais s’il veut du réconfort, je ne peux rien pour lui.
Et c’est le drame. Je coupe le chemin, j’arrive sur une partie d’alpage très humide et je me ramasse sur l’épaule. La douleur est une des plus vives que j’ai connues lors d’un choc. J’ai la certitude que l’épaule est démontée tellement la décharge est violente. Je crie parce que cela soulage aussi. Je suis à 100 mètres du ravito d’Ober Loo. Je me relève, a priori rien de cassé, mais une douleur reste prégnante. J’en parle aux bénévoles du refuge qui ne peuvent rien faire de particulier pour moi, d’autant que j’ai déjà pris du paracétamol à Niel quelques heures plus tôt. La prise de médicaments est consignée sur une base de données consultable en ligne par tout le personnel médical présent sur le Tor.
Je poursuis la descente qui, heureusement, n’est pas trop technique jusqu’à la Base de Vie. J’arrive à Gressoney Saint Jean le mercredi matin à 1h44. J’ai besoin de dormir. Donc j’actionne le plan : douche / repas / dodo de 1h20… et 1h20 en plus parce que j’en ai besoin. Je demande à voir un médecin avant de partir pour qu’il me donne ma dose. C’est fait, il comprend, il consigne sur le registre mon numéro de dossard et le médicament pris.
Partie 5 : de Gressoney-Saint-Jean (sortie mercredi 12 septembre 2024 / 05h47) à la Base de Vie de Valtournenche
À parcourir : 33 km avec 3090 m de D+ et 2966 m de D-
Je quitte la Base de Vie à 5h47, après une pause de 4 heures.
C’est parti pour une longue ascension vers le col Pinter, avec ses 1500 mètres de D+. Le climat est agréable, la matinée est plutôt belle, mais un nouveau drame va venir assombrir cette journée.
**Premier acte : arrivée au refuge Alpenzu**
Je suis en forme lorsque j’arrive au refuge Alpenzu à 7h07. L’accueil des bénévoles est chaleureux, je mange un peu, tout semble aller pour le mieux.
**Deuxième acte : passage aux toilettes, l’erreur fatale**
Avant de repartir, je me rends aux toilettes, un détail important. Mais au lieu de repasser par la pièce principale du refuge, je sors par l’arrière, où se trouve un bénévole. Celui-ci me montre une rubalise fixée sur le toit et, dans l’axe de ce chemin étroit, une marque de GR italien (peinture jaune entourée d’un cercle noir). Sans me poser de questions, je suis ce chemin, pavé dans ses premiers hectomètres.
Je suis dans mes pensées, profitant du paysage bucolique de montagne, sans prêter trop d’attention à ce qui m’entoure.
**Troisième acte : la perte**
Au bout d’un moment, je me rends compte que quelque chose cloche : il n’y a plus de rubalises jaunes. Le doute s’installe. Suis-je sur le bon chemin ? Non, manifestement, je me suis égaré. Je rebrousse chemin, mais à un embranchement, je me trompe à nouveau et me retrouve complètement perdu. Je ne reconnais plus rien, impossible de retrouver le sentier. La panique s’empare de moi. Je crie : « I am lost ! » L’adrénaline monte en flèche, mes pulsations s’emballent. Je cours comme jamais, l’excitation prenant le dessus sur la douleur. Mais mes cris restent sans réponse.
**Quatrième acte : la chute**
Et là, c’est le drame. Je chute sur mon épaule gauche. La douleur est intense, presque insupportable. Je suis convaincu que des tendons sont arrachés. J’hurle de douleur, et pendant quelques instants, je suis persuadé que tout est terminé. Je me vois déjà être rapatrié, la course finie pour moi.
Mais je m’arrête quelques minutes, reprends mon calme et réalise que mon épaule fonctionne encore. Finalement, ce n’est pas si grave. Je me calme, je respire. Tant pis pour le chrono, il n’a plus d’importance. Mon objectif maintenant est de redescendre. Je pense être monté trop haut en dénivelé. En contrebas, j’aperçois enfin le sentier que j’avais quitté. Je reviens vers le refuge Alpenzu, croisant des randonneurs en chemin.
De retour au refuge, je m’adresse à un bénévole, furieux. Je lui explique que la rubalise mal placée et les indications du bénévole m’ont induit en erreur. Je suis en colère, et malheureusement, il encaisse pour quelqu’un d’autre. Je m’en excuse intérieurement plus tard, mais sur le moment, c’était plus fort que moi.
Après avoir repris mes esprits, il est temps de me remettre en route pour les 1000 mètres de D+ restants jusqu’au col Pinter, à 2781 mètres d’altitude. C’est rude, mais ça a au moins le mérite de calmer mes nerfs.
La descente qui suit est un long chemin de 1300 mètres de D-. En 2021, je m’étais arrêté à Champoluc pour un cappuccino, et cette année ne fait pas exception. Je suis épuisé par les ravitaillements basiques, alors je m’offre une récompense : panini et cappuccino sur une terrasse, vers 11 heures. Un vrai plaisir qui redonne un peu de force.
Je m’enduis de crème solaire, car le soleil commence à taper, et je pointe à Champoluc à 12h37.
Les 1000 mètres de D+ en direction du refuge Grand Tournalin sont éprouvants. Je sens que je suis à plat, sans énergie. Le ciel se voile, le gris s’installe, et avec lui, un voile de tristesse. Le moral est au plus bas.
Je pointe au Grand Tournalin à 15h16, mais je n’ai aucune envie de repartir. Je reste là, abattu, sans jus, la grande lassitude m’envahit. C’est dans ces moments-là qu’il faut puiser dans ses réserves mentales pour repartir. Il ne reste « que » 266 mètres de D+ jusqu’au col di Nannaz. Allez, ce n’est rien.
**Et c’est reparti.**
Curieusement, l’ascension se passe mieux que prévu. Je croise une randonneuse française qui m’encourage et me promet de checker mon résultat à Courmayeur. « Vous me mettez la pression ! » lui dis-je en plaisantant avant de la quitter.
La descente vers Valtournenche, en revanche, est un calvaire. Je prends la décision d’abandonner, cette fois c’est sûr. Mais j’adopte une stratégie : ce n’est pas moi qui déciderai de mon sort. Je laisserai un médecin statuer et retirer mon dossard. Vu mon état, je ne vois pas comment il pourrait en être autrement.
En fin d’après-midi, j’appelle ma femme pour lui dire que je suis au plus bas.
Le spectre de l’abandon me touche pour la deuxième fois. Dans ma tête c’est plié. Son curseur est à 90%. Dans ma tête, c’est clair. Je laisserai la main aux médecins pour qu’ils prennent la décision de m’arrêter.
Des coureurs s’arrêtent pour me demander si ça va. Je leur explique que je suis à bout, blessé, le moral dans les chaussettes. Leur réaction me surprend : « Même blessé, si tu peux marcher, tu peux continuer. » Ils insistent sur le fait que les barrières horaires sont larges. Un randonneur anglais, qui a déjà terminé le Tor, est même sceptique. « Tu as encore un bon look, » me dit-il, comme s’il pouvait lire en moi. D’après lui, je devrais continuer.
À mon rythme d’escargot, j’entre à Valtournenche à 19h24. Cette Base de Vie est la plus équipée et confortable de tout le Tor, selon moi. J’aime cette salle de spectacle, avec ses sièges pour se changer, et sur la scène, les tables de massage attendent les coureurs épuisés.
Je demande à voir un médecin tout de suite. Elle m’examine et je pose la question fatidique : « Est-ce que vous êtes en mesure de retirer mon dossard si vous jugez que c’est dans mon intérêt ? » Sa réponse est floue, mais elle me fait un check-up complet : test d’urine pour vérifier si j’ai une rhabdomyolyse (elle s’inquiète de mon visage bouffi), saturation en oxygène, stéthoscope…
Après la douche, je retourne la voir, et malgré tous mes efforts pour lui démontrer à quel point je suis au plus bas et en mauvaise posture elle me dit : « C’est bon pour moi, vous pouvez continuer. » Sérieusement ?
Finalement il s’est écoulé une bonne demi-heure depuis mon entrée dans la base de vie et la douche m’a fait un bien fou. Je suis dans un tout autre état d’esprit qu’en arrivant. Le même processus est mis en place : repas, dodo pendant 1h20, encore 1h20 de sommeil, puis on verra.
C’est le réveil et je prends un repas après m’être levé pour repartir frais comme un gardon à minuit 27, déterminé à continuer malgré les épreuves.
Partie 6 : de la Base de Vie de Valtournenche (sortie jeudi 13 septembre 2024 / minuit 27) à la Base de Vie d’Ollomont
À parcourir : 48 km avec 4626 m de D+ et 4746 m de D-
Je quitte la Base de Vie à minuit 27, après une pause de 5 heures. Le froid est présent, mais il reste supportable. Heureusement, ma sieste à Valtournenche m’a bien requinqué, et je me sens assez lucide. Tant que ça monte, tout va plutôt bien.
Les premières heures sont marquées par un sentiment de solitude. On grimpe, on redescend un peu, on passe par les refuges de Barmasse et de Vareton, et jusque-là, tout se passe bien. Mais ensuite, c’est la catastrophe. La descente technique de la Fenêtre du Tsan se révèle être un véritable calvaire. Un mur à descendre, et avec ma jambe droite qui me fait déjà souffrir, c’est le coup de grâce. Comme si cela ne suffisait pas, une nouvelle douleur s’invite : le vaste interne, ce muscle sur le côté de la cuisse, me lance jusqu’à mi-hauteur. La pente est vertigineuse, le terrain technique, et chaque pas devient un supplice.
Je prends mon mal en patience, mais un nouveau sentiment s’empare de moi : la Grande Lassitude. J’en ai assez. Marre de descendre marche après marche comme un vieillard. J’en veux juste à cette descente sans fin. Pourtant, il n’y a aucune Base de Vie au bout de cette descente pour me permettre de m’arrêter. Alors je continue.
Le spectre de l’abandon encore me tombe dessus. Non je n’y arriverai pas, il reste trop d’obstacles. Le curseur de l’abandon est au niveau de 90%.
L’aube pointe, et j’arrive sur un terrain plat, le long d’une petite rivière. Le paysage est magnifique et, l’espace d’un instant, j’oublie mes douleurs. Là-bas, au loin, se dresse le refuge de La Maggia. J’y pointe à 07h15 et, honnêtement, tout ce que je veux, c’est un cappuccino et un peu de réconfort. Rien de plus.
Au lieu de me contenter du ravitaillement des Ultra-Traileurs — biscuit sec et café sucré imbuvable — je m’offre un petit luxe : je vais dans la salle des clients ordinaires. Là, je commande un cappuccino et, à une table voisine, je repère un gâteau de grand-mère moelleux avec des morceaux de pommes. On m’en sert une part énorme, qui remplit toute l’assiette à dessert, et le tout pour la modique somme de 6 euros. Franchement, qui dit mieux ? C’est le bonheur à l’état pur.
Je ressors de La Maggia comme si j’avais retrouvé des ailes. Mes batteries sont rechargées, et je me sens propulsé par un turbo invisible. Yesssssss ! C’est reparti !
J’arrive à Cuney, un petit refuge adossé à une chapelle, à 9h12. À peine entré, un bénévole m’oriente vers le médecin, préoccupé par ma forte toux. Pourquoi pas, me dis-je, même si, au fond, j’ai surtout besoin de lui parler de mes douleurs en descente et de quémander une « petite pilule du bonheur ».
Et là, moment surréaliste : nous sommes à 2600 mètres d’altitude, dans un refuge perdu au milieu d’un paysage sauvage et minéral, et qui me soigne ? Une infirmière blonde, aux yeux bleus, l’air de sortir tout droit d’un magazine, mais avec classe. Elle s’occupe de moi sans que j’aie rien demandé, me fait un test de saturation d’oxygène, puis, finalement, m’offre la fameuse pilule tant attendue. Youpiiiiiii !
C’est reparti, et ce qui m’attend va être un des plus beaux moments de mon Tor.
Attention, moment de grâce imminent.
Cette portion du parcours est tout simplement somptueuse. Le soleil nous offre une lumière sublime, grâce aux vents violents qui balaient la région. On n’a rien sans rien : pas de vent, pas de beau temps ; du vent, mais avec une lumière extraordinaire. Et soudain, alors que je progresse sur une crête, je tourne la tête à gauche et… je le vois. Majestueux, imposant, c’est la première fois que mes yeux se posent sur lui : Le Mont Cervin (ou le Matterhorn).
Pour moi, c’est plus qu’une montagne. C’est une icône. Dès l’enfance, j’ai été fasciné par les images de cette montagne aux lignes si singulières. C’était un rêve de pouvoir l’admirer un jour « en vrai ». Et pour être honnête, c’était l’une de mes motivations pour m’inscrire au Tor des Géants : la possibilité de voir le Cervin de mes propres yeux. En 2021, le ciel était bouché, je ne l’avais pas vu. Mais aujourd’hui, il est là, face à moi, fier, majestueux. L’un des 4 Géants. Et à mes yeux, le plus beau. À cet instant, l’émotion me submerge. Les larmes coulent sur mes joues.
Je continue jusqu’au refuge Clermont, où j’arrive à 11h20, juste à temps pour la pasta. L’accueil des bénévoles est incroyable. Sous le soleil, au cœur de ces montagnes minérales à 2700 mètres d’altitude, je me sens béni. Je vois les pâtes sortir de la pastaiola, puis passer à la poêle avec un ragù. C’est du pur bonheur. On en redemande tous tellement c’est bon.
La Mamma me livre même son secret : pour obtenir des pâtes al dente, il faut réduire le temps de cuisson de 2 à 3 minutes par rapport à ce qui est indiqué sur le paquet, car elles vont continuer à cuire dans la poêle avec la sauce. L’objectif : toujours al dente !
Je reste au refuge pendant au moins 30 minutes, profitant pleinement de ce moment de bonheur. Mais tout a une fin, et il est temps de repartir.
Je m’attaque alors à une descente de 1600 mètres de D- en direction d’Oyace. J’y arrive à 14h50.
Il fait terriblement chaud à Oyace (1350 mètres d’altitude), et honnêtement, ce n’est pas la grande éclate ici. La salle des fêtes manque de charme, et me badigeonner de crème solaire sous cette chaleur est tout sauf agréable.
Il me reste encore un col de 1266 mètres de D+ à franchir : le col Brison, avant de pouvoir atteindre la dernière Base de Vie à Ollomont. Rien de trop compliqué, à part les premiers hectomètres, qui montent tout droit dans une pente vertigineuse à la sortie d’Oyace. Je me demande comment les grand-mères font pour monter et descendre ces escaliers-là !
Une fois au sommet du col Brison, je ne m’attarde pas. Je n’ai qu’une envie : redescendre les 1300 mètres de D- vers Ollomont le plus rapidement possible. Pas de souvenirs marquants de cette descente, probablement parce que la fatigue commence à vraiment se faire sentir et que je suis déjà en train de me projeter sur la dernière étape.
Quand on atteint Ollomont, on peut raisonnablement penser que plus rien ne peut nous arriver jusqu’à Courmayeur. Mais je vais vite comprendre que je me trompe.
J’arrive à Ollomont à 20h05, ce jeudi soir. Et là, je découvre ce qui est, pour moi, la pire Base de Vie du Tor. Tout est sous des tentes. Pour prendre une douche, il faut sortir et se diriger vers des préfabriqués en plastique. Personne ne se presse, je suis seul à profiter d’une douche froide. Honnêtement, je ne regrette pas, même si je suis contraint de me changer en enfilant… les mêmes vêtements que ceux que je portais dans la journée. J’avais mal calculé : je n’ai plus de T-shirt ni de chaussettes propres.
Le rituel habituel suit : je vais manger, je consulte mes messages WhatsApp de mes amis et frères, et ça me fait bien rire. Ce soir, le menu a changé : du ragoût de viande, du riz, et des pommes de terre rissolées. Ça change, et ce n’est pas mal du tout.
Je retourne dans le dortoir, mais les lits de camp, avec leur barre assassine dans le dos, m’empêchent de vraiment dormir. De toute façon, je suis trop excité à l’idée d’entamer cette dernière étape. En 2021, je l’avais trouvée facile. Grosse erreur ! Si elle était facile, c’est parce que les conditions climatiques étaient parfaites. Cette année, c’est tout le contraire : vent glacial, neige sur les cols.
Les consignes sont claires : il est impératif d’emporter les crampons, sous peine de pénalité. Le surpantalon imperméable ainsi qu’une troisième couche de vêtements chauds et imperméables sont également obligatoires.
Je quitte la Base de Vie à minuit 21, habillé plus lourdement que jamais : T-shirt, deuxième couche chaude (que je ne mets jamais), ma Gore-Tex fine « sac poubelle » et ma grosse Gore-Tex 450g pour temps sévère. La totale. Pour le bas, un collant et un surpantalon imperméable. Pour les mains, des moufles de ski Gore-Tex, doublées d’une autre membrane Gore-Tex. Deux couches, c’est mieux qu’une.
Je me sens seul face aux Géants, prêt à affronter ce qui m’attend.
Partie 7 : De la Base de Vie d’Ollomont (sortie vendredi 13 septembre 2024 / minuit 21) à Courmayeur
À parcourir : 50 km avec 3900 m de D+ et 4059 m de D-
Je quitte la Base de Vie à minuit 21, après une pause de 4h15.
Dans la montée du col de Champillon, je commence par avoir très, très chaud. Tellement que j’enlève une couche, trempé de sueur. Un peu plus haut, j’enlève une autre couche… Mais rapidement, dès que le vent se lève et que le sentier sort de la forêt pour grimper vers les alpages et la haute montagne, le froid me saisit. Très froid, même, c’est fou comme la météo peut basculer en quelques minutes à peine. J’aperçois enfin le refuge de Champillon, perché à 2400 mètres d’altitude.
Devant le refuge, il y a deux bâtiments : l’un semble être l’habitation des hôtes, et l’autre est ouvert pour les traileurs. La porte principale de la maison est grande ouverte, et à l’intérieur, je distingue plein de bouquets de fleurs. Des bouquets comme ceux qu’on apporte aux enterrements… Sympa l’ambiance.
J’entre dans le bâtiment réservé aux pointages et au ravitaillement. C’est exigu, presque lugubre, avec une lumière blafarde. Sur un canapé, une femme est emmitouflée dans sa doudoune, capuche sur la tête, dormant profondément. Sur un autre canapé, une personne âgée, l’air de porter tous les malheurs du monde sur ses épaules. Seul un bénévole, un trentenaire, bouge et nous accueille, proposant des boissons chaudes. Je n’ai pas envie de m’attarder ici.
Il y a déjà de la neige à la sortie du refuge de Champillon, et le col est encore 300 mètres plus haut. Dès ma première foulée, je glisse. Pas d’hésitation : crampons ! Juste derrière moi, une Américaine (je devine à son accent) en fait de même. On met nos crampons ensemble, mais le vent souffle en rafales, la neige tombe dru, et la lumière de ma frontale peine à percer l’obscurité. J’ai du mal à ajuster mes crampons et je dois me dépêcher, car je le fais sans mes gants, ce qui fait souffrir mes phalanges à cause de la maladie de Raynaud dont je souffre. Impossible de distinguer le mot « Back » sur mes crampons Nortec, comme si l’inscription s’était effacée. J’aurais dû m’entraîner à Ollomont avant de repartir. Résultat : j’ai mis mes crampons à l’envers.
L’ascension qui suit est épique, tout comme la descente de l’autre côté du col. Neige, vent, froid : les conditions sont dantesques. L’Américaine me demande de ralentir un peu pour qu’elle puisse me suivre. Aucun problème pour moi, de toute façon, je ne vais pas bien vite, surtout en descente.
Arrivés au col, on ne traîne pas, on dévale très vite l’autre versant. Il n’y a aucune trace, seulement les rubalises réfléchissantes pour nous guider dans la bonne direction. Encore faut-il qu’elles soient encore là et n’aient pas été emportées par le vent.
Mais voilà, un nouveau problème surgit pour moi : la douleur. Je prends un cachet effervescent sous la lumière de la frontale de l’Américaine, qui s’arrête avec moi. J’avale le cachet, qui fait pschitt, mais rien. Aucun effet, même après dix minutes. J’y ai cru trente secondes, effet placebo oblige, mais la réalité m’a vite rattrapé. À un moment, je demande à l’Américaine de passer devant moi et de courir à son rythme.
Là, je ressens un sentiment ambivalent. Certes, chacun doit courir à son propre rythme, c’est logique, mais je me sens un peu trahi de la voir partir sans même se retourner.
La neige tombe de plus en plus fort. Il est temps d’arriver au refuge, qui, vu les conditions, n’a jamais aussi bien porté son nom.
J’arrive au refuge de Ponteille Dessot à 5h19 du matin. Ce refuge ressemble plus à une vieille ferme qu’à un refuge traditionnel. La salle principale est rustique, avec un poêle qui réchauffe autant la pièce que les plats. Nous sommes moins d’une dizaine de traileurs. Certains dorment, affalés sur les bancs, la tête penchée sur la table. Je retrouve l’Américaine qui me fait un check ! Yeah ! Ce petit coin de réconfort est le bienvenu.
Je découvre que nos hôtes sont trois montagnards francophones, avec un fort accent de la région. L’un d’eux sort une énorme plaque de polenta qu’il réchauffe sur le poêle, ainsi qu’une casserole de viande. La polenta est fantastique, j’en redemande. Un vrai bonheur.
Nous sommes là, quelques coureurs, à nous observer, guettant celui qui aura le plus de courage pour repartir affronter la tempête.
L’Américaine, particulièrement courageuse, s’en va après seulement une demi-heure de pause. D’autres coureurs arrivent. L’un d’eux m’explique que, pour lui, cette course est un voyage initiatique. Il a réglé plusieurs problèmes avec ses fils en méditant longuement durant le Tor. Pour lui, c’est une véritable retraite. Il m’impressionne par son calme et son courage, car il repart rapidement après une courte pause.
Puis, je demande à nos hôtes où sont les toilettes. Malaise. L’un demande à l’autre : « Il a demandé les toilettes ? », qui s’adresse au patriarche. Celui-ci répond vivement, sans me regarder : « Ici, il n’y a pas de toilettes ! » Sur le coup, ça me surprend et ça m’amuse. Je comprends qu’accueillir 700 coureurs chez lui doit ruiner ses installations sanitaires.
Je prends cela avec humour et finis par me dire qu’il est temps de partir, surtout après avoir brûlé mes gants sur le poêle…
Allez, je me donne un coup de pied aux fesses et je sors du refuge. Le jour s’est levé, il ne neige plus. C’est le moment de repartir. Le chemin jusqu’à Saint-Rhémy-en-Bosses est relativement plat et facile. Je le boucle en moins de deux heures, arrivant à 9h30 du matin. Le soleil brille, mais il ne fait pas particulièrement chaud. Je ne m’éternise pas, juste le temps de consulter un médecin pour voir si je peux prendre un paracétamol supplémentaire. L’infirmier, sympathique, consulte la base de données sur son smartphone pour vérifier ce qui m’a été administré jusqu’à présent. Tout est en règle, et je repars, prêt pour l’ultime montée vers le col de Malatra.
C’est bientôt la fin, même si je ne me sens pas encore dans la peau d’un finisher. Courmayeur est encore loin. Il reste 1500 mètres de D+ jusqu’au col de Malatra, et je me souviens bien de la pente terriblement raide juste avant le refuge Frassati.
L’ascension commence bien, mais le temps se couvre rapidement. Adieu soleil, bonjour vent glacial. J’arrive au refuge Frassati à 2500 mètres d’altitude après trois heures d’effort. Il est midi 34, l’heure parfaite pour déjeuner ! Youpiii ! J’abandonne les classiques ravitos de trail et je prends le plat et le dessert du jour. Hélas, les pâtes sont trop cuites et le dessert n’est pas terrible, mais peu importe, j’ai socialisé avec des randonneurs à ma table, ce qui est toujours agréable.
Dans un élan de générosité, j’offre même le repas à un autre traileur qui vient de s’installer devant moi. Puis je décide de repartir. Et là, c’est la catastrophe : je cherche mes bâtons. Ils ne sont plus à l’endroit où je les ai laissés. Terrible. Quelqu’un a pris mes bâtons flambant neufs, ceux que Stéphane m’avait donnés. Je rentre dans le refuge, furieux. Je vais vers la table des randonneurs, espérant retrouver mes bâtons. Je leur explique la situation, un peu en panique, car sans bâtons, impossible de terminer cette course autrement qu’en rampant.
Finalement, je trouve un modèle identique, mais bien plus usé, sous la fenêtre. Clairement, je n’ai pas gagné au change. Je suis furieux.
Je pars à toute vitesse, les nerfs à vif, et je me mets à hurler dans la montée vers le col de Malatra. Cette ascension, qui devait être un moment magique pour moi, se transforme en véritable exutoire. Je suis encore en colère, l’impression d’avoir été trahi par quelqu’un qui n’a pas pris soin des autres. Franchement, si je retrouvais cette personne, je lui planterais bien les bâtons dans le dos !
L’ascension vers le col est difficile, tout est blanc, avec un léger brouillard. L’endroit est hostile, à des années-lumière du magnifique lever de soleil que j’avais vu en 2021. Je me sens fatigué, lassé, et j’ai juste envie d’en finir au plus vite. Les derniers hectomètres sont très techniques, et sans crampons, il serait impossible d’atteindre le sommet. Heureusement, l’organisation avait bien anticipé à Ollomont : « crampons obligatoires ».
Au col de Malatra, la vue sur le Mont Blanc est bouchée. Pas de panorama grandiose pour cette fois. Une seule envie : redescendre au plus vite, surtout que je sens que les effets de mon paracétamol commencent à s’estomper.
En bas, il reste encore une petite montée de 200 mètres de D+ pour atteindre le checkpoint du Pas entre deux Sauts. Étonnamment, je suis en pleine forme, animé par une énergie folle. En réalité, c’est la colère qui me pousse, et je veux arriver au prochain point le plus vite possible pour m’assurer d’avoir un autre cachet de paracétamol pour la descente finale vers Courmayeur.
Une fois au col, le vent violent m’accueille en rafales. Il y a trois bénévoles sur place, et je leur demande s’il y a un médecin. Je doute qu’il y en ait un, mais à ma grande surprise, une infirmière est là. Elle m’invite à entrer dans l’une des tentes pour me réchauffer. Dehors, c’est l’enfer.
Je m’assieds et l’infirmière francophone me questionne. Elle est sèche, ridée, avec des yeux bleus perçants, comme si elle cherchait à vérifier si je dis la vérité. Je me sens jugé. Je lui explique mes blessures, le nombre de pilules de paracétamol que j’ai prises ces deux derniers jours, ainsi que leur fréquence. Sa réponse est cinglante : « Vous savez que, normalement, c’est aux coureurs de gérer leur médication, non ? » Je reste bouche bée. Que puis-je dire ? Il me reste encore un long chemin jusqu’à Courmayeur, et je sais que la descente va être infernale sans aide.
Elle sourit légèrement, puis sort une boîte de paracétamol 1000 mg. Elle me tend un cachet, consulte la base de données des médecins du Tor et me demande : « C’est quoi votre numéro de dossard ? »
Je la remercie chaudement et repars rapidement pour quitter cet endroit glacial.
La descente commence le long du sentier emprunté par l’UTMB, mais dans l’autre sens, à rebours, longeant le Val Ferret. Le temps reste maussade, mais je sens que la fin approche.
Dernier checkpoint au Mont de la Saxe, où le ciel se dégage un peu, offrant une vue magnifique. Il est 17h52, et selon mes calculs, j’arriverai à Courmayeur bien avant la nuit.
Mais là, horreur. En quittant le Mont de la Saxe, je me rends compte que le parcours a changé. Le tracé n’est plus direct comme en 2021. À la place, il passe par un sentier hyper technique, un vrai chantier, une torture pour ma jambe droite. Je n’en crois pas mes yeux. J’en veux terriblement au traceur de l’organisation. Pourquoi ce changement ? Le sentier de 2021 était plus facile et direct, et je l’avais bouclé en une demi-heure à peine. Mais non, cette année, il me faudra plus de temps pour atteindre la fin.
Je me résigne et descends à mon rythme, très lentement. Hors de question de me fracturer la jambe à 5 km de l’arrivée.
Enfin, j’atteins les contreforts de Courmayeur. L’odeur de la fin approche, celle du bonheur tout proche. J’appelle ma femme et mes enfants. Je sens la fin, c’est imminent.
Le parc Bolino, puis la rue Centrale. Je réfléchis encore à l’attitude que je vais adopter en franchissant la rampe vers l’arche d’arrivée. Il n’y a pas beaucoup de monde, et ça me va parfaitement. Je n’ai pas envie d’exulter, pas besoin de ça. Je suis heureux d’en finir, mais pas transporté par une joie débordante.
Je passe sous l’arche. Oui, c’est fait. Finisher de mon deuxième Tor des Géants.
Calme, serein et heureux.
Le voyage s’achève. Quel voyage !
Bilan personnel de cette course :
Avant de parler chiffres, il m’a semblé important de revenir sur ce que cette course m’a apporté, ce que j’en pense et ce que je peux en dire avec un peu de recul, après deux participations.
En effet, les chiffres me paraissent secondaires pour une épreuve que je considère davantage comme une aventure, un voyage (certains parleraient même d’un voyage initiatique) qu’un simple Ultra-Trail.
La notion de performance chronométrique est, selon moi, complètement secondaire. D’ailleurs, ce concept n’est jamais évoqué lorsqu’on discute entre traileurs pendant la course.
Non, le Tor des Géants n’est pas un Ultra-Trail ordinaire. Le Tor a sa propre singularité, sa propre personnalité, sa propre magie.
Bien sûr, sa longueur et son dénivelé en font une épreuve extrêmement difficile. Et je ne vais pas jouer les faux modestes : oui, terminer le Tor des Géants est une prouesse, certains diront même un exploit. Je ne peux pas minimiser cette « performance ». Les finishers ont accompli quelque chose de fou, et ils peuvent en être sacrément fiers.
Je pense aussi que seuls les coureurs du Tor mesurent vraiment la difficulté de l’épreuve. Il est impossible de transmettre cette expérience à ceux qui ne l’ont pas vécue. Comment expliquer à quel point il est difficile d’enchaîner plusieurs cols avec plus de 1 000 mètres de D+ et de D- chaque jour, tout en dormant quelques heures dans des conditions de confort plus que précaires, insupportables pour la plupart des gens ?
J’ai énormément de respect pour tous les finishers du Tor, car je sais à quel point cette course est exigeante, difficile, et qu’elle requiert une force de caractère exceptionnelle pour surmonter tous les obstacles qui jalonnent le parcours. Chapeau à tous les finishers : vous avez non seulement des capacités physiques d’endurance hors norme, mais, selon moi, ce qui est encore plus important, une incroyable capacité à persévérer dans la douleur et la difficulté.
Je suis convaincu que cette épreuve ne peut être envisagée que par ceux qui la désirent du plus profond de leurs tripes. Plus qu’une simple envie de participer au Tor des Géants, c’est une obsession de se projeter dans cette aventure. On ne s’inscrit pas au Tor à la légère ; il faut avoir la hargne et la foi.
Aux futurs candidats de l’épreuve je souhaite à l’instar des Valdôtains un très bon voyage plein de péripéties et de rebondissement. Un Tor des Géants cela marque à vie.
REMERCIEMENTS :
Merci à Stéphane qui est mon homme providentiel. Sans lui, je n’aurais jamais terminé.
Merci à ma femme et mes enfants pour leur soutien, leur amour et leur chaleur.
Merci à Fabrice, mon éternel coach UTMB et frère.
Merci à mon fidèle ami Sylvain, ultra-traileur depuis l’enfance avec la tête dans les étoiles.
Merci à mes cousins Claudio et Marco, piémontais comme moi.
Merci à François et Jean, ultra-traileurs.
Merci pour l’animation du groupe WhatsApp qui m’a été d’un grand réconfort tous les soirs en Base de Vie.
CONCLUSIONS / BILAN CHIFFRÉ :
Je termine le vendredi 13 septembre au soir à 19h21 après 129 heures et 21 minutes à la 221ème place du Tor des Géants 2024.
Temps d’arrêt total aux Bases de Vie : 17 heures
Cumul de sommeil : 5h30 heures de sommeil sur tout le parcours exclusivement en Bases de Vie
Course qui comprend 335 km et 29 000 mètres de D+ selon l’organisation.
Le nombre de coureurs au départ était de 1085.
Le nombre de finishers : 529.
Soit un taux d’abandon de 51%.
Mon classement : 221.
Classement relatif scratch vs finishers : 42%.
Classement relatif vs total des concurrents : 20%.
Classement relatif dans ma catégorie V2 de finishers : 49 sur 160 finishers, soit 30%.
C’est la grande semaine, le Barnum de Chamonix. On aime (comme moi), on déteste aussi (comme moi), mais on y va quand même (comme moi). Acceptons nos contradictions, soyons tolérants… avec nous-mêmes.
J’ai pris l’habitude de partir en famille avec ma femme et mes enfants (jumeaux de 7 ans, ça pique).Cette TDS s’inscrit dans un programme plus global puisqu’elle constitue mon épreuve préparatoire au Tor des Géants, qui a lieu 10 jours plus tard. À noter que j’ai déjà testé ce combo en 2021 (j’avais terminé le Tor sans courbatures après avoir couru la TDS – certes raccourcie – quelques jours plus tôt). L’idée est bien de casser de la fibre sur une grosse épreuve pour arriver « cuisses neuves » sur la grande épreuve d’endurance et éviter d’avoir des courbatures dès le jour 2 alors qu’il en reste 3.
Reprenons le sujet :Le voyage vers Chamonix se fait désormais de bout en bout : Paris => Chamonix en TGV et TER à partir de Saint-Gervais. Ce samedi 24 septembre, un incident voyageur retarde et immobilise le train pendant plus de 3 heures à quelques kilomètres de Cluses. Ambiance dans le compartiment avec mes jumeaux qui animent les voyageurs cherchant à s’assoupir, en vain. Mais remarquez, je préfère être à ma place qu’à celle du pauvre malheureux.
Dimanche tranquille en famille dans les rues de Chamonix, escalade pour les enfants aux Gaillands dimanche et lundi 26 septembre. Ce même lundi, je vais chercher mon dossard, c’est hyper rapide, hyper bien organisé, fluidité maximale. On termine même par une photo avec mon fils. Vive l’organisation « by UTMB » ! On aime ! Ensuite, on est dirigé vers le temple des marchands, c’est-à-dire une grande halle commerciale remplie de goodies estampillés « By UTMB ». Le T-shirt offert dans le sac de dossard est tellement moche (une couleur marronnasse/orange indéfinissable et donc inmettable) qu’on se retrouve à acheter un vrai T-shirt. On déteste ! Pour ma part, ça m’est égal, mais avec ma femme et mes enfants, on sortira finalement les billets pour deux T-shirts « support crew by UTMB » pour mes enfants. Malin de la part des équipes marketing !
Dîner dans l’appartement situé en plein centre de Chamonix, rue du Docteur Paccard. La bise à la famille, puis je file vers le parking des navettes qui partent à 22 heures. La météo sera exceptionnelle.Arrivé à Courmayeur, je me faufile dans le sas de départ dès 23 heures pour moins d’une heure d’attente sur le bitume, exactement à l’endroit du départ du Tor des Géants.Catherine Poletti fend la foule, je la salue courtoisement. C’est grâce à elle et son mari que nous sommes là. C’était leur idée, et cela a plus que bien marché, qu’on aime ou qu’on déteste, le résultat est là.
Top départ à 23h50, cette fois sans la musique de Spartacus, qui m’avait donné des frissons en 2021. Je le regrette.Le départ est très rapide, trop pour moi. Nous traversons le centre de Courmayeur, j’adore, mais ce faux plat montant dès le début est très difficile pour moi. Je pense déjà à la même chose qui se reproduira le 8 septembre 2024 à 10 heures pour le Tor des Géants, derrière le grand François. La descente vers Dolonne est presque pire. J’ai des fourmis dans les pieds. Une ambiance folle, beaucoup de supporters massés sur les côtés.
Nous attaquons la montée jusqu’à l’arête du Mont Favre, en passant d’abord par une longue piste de ski, qui est en fait un sentier 4×4. Puis cela devient un single où il y a tellement de monde que nous avançons en file indienne sur plusieurs kilomètres. Cela dit, le rythme, plutôt lent, me convient. Il me faut de toute façon plusieurs heures sur un 100 miles pour me sentir bien, donc ces heures de chauffe me vont parfaitement.
Au premier ravitaillement, je mets tout de suite en place ma stratégie : commencer à manger salé, du bouillon à chaque ravito. Grande leçon tirée de ma grosse défaillance sur l’UT4M un mois plus tôt, où je n’avais mangé que du sucré jusqu’à Rioupéroux (récit ici). Une erreur que je ne commettrai plus jamais.
Les sensations commencent à être bonnes le long du lac Combal, très courable. L’année dernière, je n’avais pas réussi à courir tout le long de cette portion plate. Les conditions atmosphériques n’étaient pas les mêmes non plus.
Ensuite, nous attaquons la montée du Col Chavannes, mais comme nous sommes serrés les uns contre les autres, la montée est lente, et doubler serait déraisonnable. À noter le magnifique serpentin de frontales quand on regarde en contrebas, un spectacle à ne pas manquer !
La descente de l’autre côté du col emprunte immédiatement un single technique, contrairement aux années précédentes où nous passions sur un sentier 4×4. J’ai de bonnes sensations en descente, mes fidèles SpeedGoat 5, que je porte depuis presque 2 ans, font un super boulot : à ce jour, mes meilleures chaussures de trail (NB : je n’ai aucune relation passée, présente ou future avec aucun fournisseur d’articles de sport).
Ensuite vient la très longue descente hyper roulante en direction du Col du Petit Saint-Bernard. Attention, il faut maintenir l’effort jusqu’au bout de la piste, qui fait plusieurs kilomètres.
S’ensuit un chemin beaucoup plus technique, adieu le sentier 4×4. Et on sent que la nuit touche à sa fin. J’adore sentir l’aube arriver, une sorte de renaissance. J’ai généralement beaucoup plus d’énergie dès que la lumière du jour revient.
Je suis juste au-dessus du lac quand celui-ci commence à scintiller : un moment de grâce. L’aube est là, et je suis exactement à l’endroit où il fallait être à ce moment-là. Une image gravée dans ma mémoire grâce à mes rétines (le meilleur des disques durs), pas besoin d’un smartphone.
Un ravitaillement tombe à pic : pâtes et bouillon, quel bonheur ! Je repars sans traîner. Le ciel est gris, un peu morose. La descente vers Bourg-Saint-Maurice est tristoune également. Une fois que l’on emprunte le chemin en sous-bois, je me prends un caillou et m’étale par terre. Ça m’arrive souvent, je tombe au moins une fois sur chacun de mes ultras. Une fois que c’est fait, c’est fait définitivement, donc je peux me remettre en route avec l’esprit tranquille.
J’aime bien ce ravitaillement dans la petite commune de Séez, car peu de gens s’y arrêtent. J’y remplis mes flasques avec ma poudre de perlimpinpin de marque Maurten, au goût indéfinissable. Ensuite, c’est la longue traversée de Bourg-Saint-Maurice jusqu’au ravito, et j’ai du mal à me relancer, à courir sur cette partie plate qui longe les terrains de jeux pour enfants (pensée pour mes jumeaux).
Au ravito de Bourg-Saint-Maurice, je ne m’attarde pas. Je mange rapidement des pâtes et bois mon bouillon, puis c’est le contrôle du sac : téléphone, veste imperméable, couverture de survie, tout est bon. Je repars rapidement.
Il commence à faire chaud, et je sens que les mauvaises sensations apparaissent dès le début de la montée. J’appelle ma femme et mes enfants par vidéo. Ils voient ma tête fatiguée et ont vérifié mon classement, qui montre un ralentissement notable. « Chéri, tu es sûr que ça va ? » me demande-t-elle, et moi de répondre, complètement dans le dur mais essayant de donner le change pour ne pas les inquiéter : « Euh, oui, ça ne va pas trop mal » (astuce : c’est l’adverbe qui me trahit !).
Dans cette montée, il fait hyper chaud, et je me fais déposer par des trains de coureurs à bâtons. Je connais bien le parcours jusqu’au Passeur de Pralognan pour l’avoir fait en 2021, et je sais que la partie la plus difficile est juste avant le Fort de La Platte. Après cela, non seulement le paysage est magnifique, mais le parcours devient moins difficile.
J’arrive enfin près du plateau des lacs, et c’est du pur bonheur. Je revois le point névralgique qui avait tant compliqué la tâche aux coureurs lors de la descente en 2021, quand la course avait été neutralisée et qu’il fallait retourner à Bourg-Saint-Maurice. Cette fois-ci, des chaînes ont été installées pour faciliter le passage.
Enfin, je dépasse le point où j’avais été arrêté en 2021, et voilà enfin ce fameux Passeur de Pralognan. Je pense à ce coureur tchèque, et je comprends le caractère très technique de la descente. Il ne faut surtout pas lâcher les chaînes, sinon c’est le dévissage assuré.
La descente jusqu’au Cormet de Roselend est splendide. Une très belle découverte pour moi. Juste avant le point de ravitaillement, il y a de nombreux supporters. L’ambiance est incroyable.
Au ravito, je continue mon même processus. Je tombe sur un bénévole qui est le gérant du restaurant d’altitude « Le Patafan », au-dessus du Col des Saisies, où l’ancien parcours de la TDS passait auparavant.
Je sors rapidement pour attaquer une nouvelle montée qui pique un peu. J’ai l’estomac légèrement lourd, donc je prends mon temps dans cette ascension, que je trouve plus compliquée que celle après La Gittaz. Justement, en arrivant au sommet, le paysage se transforme à nouveau, offrant le plus beau passage de cette TDS. Je vais en avoir plein les yeux pendant plusieurs heures. Je ne ressens aucune douleur ni souffrance, je suis là pour profiter de ce que le parcours a à offrir.
Cette descente, qui était une patinoire de boue l’année dernière, est cette fois sèche, ce qui permet de lever les yeux. Le chemin du Curé, creusé dans une falaise, est incroyable, et la perspective en direction du refuge de La Gittaz reste magique.
Au ravitaillement de La Gittaz, le rituel continue : coca, 3 gobelets de bouillon, pâtes, et quelques nougats pour une touche sucrée. Je repars ensuite pour une montée assez sèche, mais qui se monte plutôt bien.
Une fois arrivé sur l’arête, je découvre un décor qui semble tout droit sorti du « Seigneur des Anneaux », aussi magnifique que de nombreuses parties du Tor. En face, on aperçoit le barrage de la Girotte. J’adore ce sentier, technique mais accessible. Puis vient une descente, suivie d’une montée vers le Pas d’Outray qui se dessine. La vue sur la Pierra Menta est splendide. C’est pour des paysages comme celui-ci, traversés en plein soleil, que l’on fait la TDS.
Pointage au Pas d’Outray, signalant la longue descente vers Beaufort. Je suis en pleine forme, et cette descente est parfaitement courable. Contrairement à l’année dernière, où des maux de ventre m’avaient ralenti, cette fois-ci, je dévale la pente avec aisance. C’est un moment où je me sens vraiment bien.
Finalement, aucune lassitude jusqu’à Beaufort. Je fais un arrêt rapide, d’environ 15 minutes : un peu de salé avec des crozets (que je mange debout devant le poste), ainsi qu’une salade de boulgour et avocat que j’ai dans mon sac. Je finis tout ça et repars. Au pointage, je me rends compte que j’ai doublé près de 100 concurrents qui sont restés plus longtemps que moi.
Je passe un coup de fil à ma famille en sortant du ravito, sur la légère montée vers Hauteluce. Le soleil commence à se coucher. Ravito express à Hauteluce, un village que j’adore, été comme hiver. Mais ensuite, c’est avec tristesse que j’aborde le « nouveau parcours ». Là, je déchante…
C’est plutôt difficile : une montée assez sèche dans un sous-bois. J’allume ma frontale, je m’ennuie, et je rumine contre l’organisation. Mais le pire est à venir. Il fait nuit, on ne voit pas grand-chose, et je comprends qu’on contourne le fameux barrage de la Girotte, que je ne distingue absolument pas. On aperçoit seulement une ligne de frontales à droite, sur l’autre côté, du côté de La Gittaz, où des coureurs descendront de nuit vers Beaufort. À gauche, c’est une masse noire, ce même vide cosmique qui donne du fil à retordre aux astrophysiciens. Moi, cela m’ennuie. Le chemin est hyper glissant, humidité oblige. C’est très, très long, et je perds un temps fou, pestant contre le traçage de l’organisation.
Enfin, j’arrive au ravito après ce chemin sans intérêt, et je m’amuse à entendre des coureurs qui ne savaient même pas qu’ils avaient contourné un barrage pendant plus d’une heure. « Ah bon, il y avait un barrage ? »Le parcours entre ce ravito et Le Signal est également assez difficile. On attaque une montée très raide, les 5 premiers mètres de dénivelé demandent d’utiliser les mains pour grimper. C’est coriace, il faut tenir bon. À noter que depuis Hauteluce, je cours enfin tout seul, les coureurs qui me suivent ou me précèdent sont assez loin pour que je me sente isolé. Cela contraste fortement avec la première partie du parcours jusqu’au Cormet de Roselend, où nous courions de manière assez compacte.
Arrivé sur une crête, le parcours emprunte un chemin de 4×4 désagréable jusqu’au Signal. C’est apparemment une piste de ski, très roulante, mais les pierres font de certains endroits une véritable patinoire. Il faut faire très attention à ne pas chuter.Un ravitaillement bienvenu m’attend au Signal, il fait chaud, et l’accueil des bénévoles est tellement chaleureux que j’ai envie d’y rester… danger ! Je pense m’être arrêté près de 15 minutes. Je prends mes trois gobelets de bouillon/pâtes, quelques nougats, et c’est reparti pour la descente vers Les Contamines.
La descente est assez technique, mais rapide, jusqu’au plat qui semble ne jamais finir. On a l’impression d’être arrivé aux Contamines, mais il faut encore relancer sur un faux plat qui dure 30 minutes supplémentaires, selon un panneau, pour atteindre le centre du village. À ce moment-là, j’ai même l’impression d’avoir perdu la signalétique et de tourner en rond.
Enfin, j’atteins le centre-ville et son ravito. Je ne m’attarde pas, car je veux vite affronter les deux dernières bosses : le Chalet du Truc et ensuite le mur du col de Tricot. C’est avec enthousiasme que j’attaque ce très gros morceau, qui ne me fait plus peur. Jusqu’au Chalet du Truc, c’est assez roulant : une piste 4×4 puis un chemin sous les bois plutôt simple. Puis, c’est la grande descente dans une cuvette, une vraie torture car tout ce que l’on descend, il faut le remonter sur le mur d’en face, que l’on distingue bien grâce aux frontales des coureurs.
Le plus dur, sur ce col de Tricot, c’est le début. Ensuite, soit on s’habitue à l’intensité de l’effort, soit la déclivité devient légèrement plus faible, si bien qu’on prend son mal en patience. Je trouve que le balisage en serpentin est bien conçu, ce qui permet finalement de trouver un bon rythme, très lent en ce qui me concerne.
Arrivé en haut, c’est la libération ! Nous sommes badgés, et je remercie chaleureusement les bénévoles. Pour moi, arriver au sommet du col de Tricot, c’est un peu comme Malatra sur le Tor des Géants, c’est l’arrivée avant l’arrivée. En bref, le plus dur est fait, et le reste n’est globalement que de la descente. Sauf que cette édition 2024 réserve une surprise : le contournement de la passerelle en réfection rallonge le parcours de 2 km et ajoute 350 mètres de dénivelé supplémentaire. Mais le pire n’est pas dans les chiffres, mais dans la technicité du terrain : la descente est un véritable champ de mines. C’est atroce : forte déclivité, racines d’arbres, gros cailloux. En conséquence, je suis quasiment à l’arrêt pour éviter de trébucher sur les nombreux pièges du terrain. Les bâtons auraient été très utiles dans ce genre de configuration, mais je cours toujours sans bâtons (NB : je ne sais pas m’en servir, et je n’ai pas le temps d’apprendre. Je n’en ai pas envie non plus…).
Finalement, les 350 mètres de dénivelé positif sont presque reposants. Je les avale assez vite, et c’est un vrai bonheur d’arriver à Bellevue (qui est une station de train), extrêmement pittoresque. C’est encore la nuit, mais on sent que l’aube est proche. Les deux bénévoles sont aux petits soins pour nous. Surtout que je suis complètement assoiffé (rappel : dernier point d’eau aux Contamines).
Là enfin, on peut se dire que… c’est la fin. Au lever du jour, je continue la descente vers Les Houches et j’éteins ma frontale en arrivant sur la route en lacets, en bitume. Pas simple de courir après 130 km sur une route goudronnée, la fatigue est bien présente, mais mes quadriceps tiennent encore le coup.
Arrivé sur la dernière descente avant le ravito, une énorme surprise m’attend : Sylvain, un grand copain d’enfance et aussi ultratrailer, m’attend ! Je ne l’attendais absolument pas ! Hallucinant, je suis un peu sous le choc de le trouver ici, si tôt le matin, alors qu’il lui faut une heure de voiture pour rejoindre la vallée de Chamonix. C’est dingue !
Je prends rapidement trois verres de coca au ravito des Houches, puis je retrouve mon copain à la sortie. Je range ma frontale, refais un peu mon sac, et nous convenons de nous retrouver rue du Docteur Paccard à Chamonix, juste avant la ligne d’arrivée, avec ma famille.
Emporté par la joie et les endorphines, je continue sur le petit chemin entre Les Houches et Chamonix. Autant le dire, j’ai quand même du mal à relancer. Les faux plats montants sont casse-pattes, et je marche beaucoup plus que je ne cours. D’ailleurs, je me fais doubler par pas moins de 8 coureurs sur ce sentier. Mais peu importe, je profite du moment. C’est plutôt sympathique de croiser des coureurs dans le sens inverse, probablement en plein jogging pré-UTMB. Ils n’ont pas l’air là pour plaisanter. Certains ont l’attitude de super athlètes et ne te regardent même pas.
Je pense à mes enfants en passant devant le mur d’escalade et l’accrobranche des Gaillands. Je leur avais dit au début du séjour que je passerai devant leur terrain de jeu à la fin de ma course.
Et puis, c’est l’entrée dans Chamonix par la rue du Docteur Paccard. Il y a très peu de monde sur les trottoirs, mais beaucoup de bienveillance. Je préfère de loin cette entrée dans une ville qui se réveille. Dès l’entrée dans Cham’, je retiens mes larmes, car les premières clameurs des quelques badauds sont poignantes. Et là, au numéro 45, j’aperçois ma fille qui court à ma rencontre. J’ai les larmes aux yeux, mais je les retiens. Je prends ma fille dans mes bras, je savoure ce moment, car ce n’est que du bonheur. Ma femme est là aussi, me disant de continuer jusqu’à la ligne d’arrivée. Mon fils et ma fille, cependant, ne veulent pas m’accompagner dans la ligne droite, contrairement à l’année dernière. Tant pis, ce n’est pas grave. Je vais savourer cette fameuse ligne droite tout seul, rien que pour moi ! Alors j’accélère, je fonce. J’ai encore du jus.
C’est à Sylvain à qui je dois ces magnifiques photos. Un TRÈS grand merci à lui !
Finisher en 32 heures pile poile au 219ièm rang. Il est 7h50 à Chamonix et je vis un rêve éveillé !
Le bonheur quoi !
Que dire en conclusions ?
Avec une côte ITRA de 538 cela constitue ma cote la plus élevée sur un 100 miles mais assez loin de l’ISTRIA100 (2022) et le Lavaredo (2019). Cela prouve que la TDS n’est pas très roulante. En fait c’est un peu le paradoxe : il y a de très nombreux sentiers de 4*4 où l’on peut mettre la gomme, mais également des sentiers qui sont de véritables chantiers. Par ailleurs le ratio D+ sur distance est très élevé.
Taux d’abandon de 40%.
Je termine dans les 20% des finishers et les 12% des concurrents au départ.
Dans ma catégorie je suis 16ième soit 13% des finishers (50/54 ans) et 7% des concurrents de mon âge au départ.
C’est un parcours bien plus beau que l’UTMB, mais ça on le garde pour nous.
Je n’ai pas du tout aimé les deux modifications de cette édition : rendez nous notre parcours !
Ma défaillance à l’UT4M et son diagnostic (manque de sel) m’a été très profitable sur cette TDS.
Je suis resté en Tshirt (le même) sur tout le parcours sans jamais ouvrir le sac pour une gore tex ou un vêtement ML. Les conditions de températures étaient exceptionnelles.
Finalement, je vais peut-être bien y retourner sur cette TDS…
Des conditions climatiques compliquées : On vous avait prévenu !
J’ai rejoint Chamonix samedi matin avec toute la famille. Nous avons loué un appartement au Majestic, ancien palace de l’entre-deux-guerres transformé en copropriété. Les couloirs me font penser à ceux de l’hôtel qui sert de décor au film Shining de Stanley Kubrick, avec le grand Jack Nicholson qui déambule avec sa hache pour trucider son fils et sa femme. Ambiance. C’est froid !
« Froid », c’est ce qui nous est annoncé dès la veille de la course. Nous recevons un SMS indiquant que le kit « grand froid » est activé et que le parcours de repli contournant le Passeur de Pralognan est également en vigueur. Je suis maudit, Stephen King m’a jeté un sort et, dans son scénario, il ne veut pas que je passe par ce col !
Kit grand froid : Cela signifie que les gants, le bonnet, et la super Gore-Tex sont requis. Heureusement, je n’ai pas oublié ma Gore-Tex à 450 g (et autant en euros), qui va encore une fois me sauver la mise sur cet Ultra, comme elle l’a déjà fait sur le Tor des Géants en 2021. Cette Gore-Tex Arc’teryx est l’un de mes meilleurs achats ! De même que mon pantalon imperméabilisé de marque Décathlon, acheté pour l’UTMB 2017, qui m’avait déjà sauvé la mise à l’époque.
Nous sommes le lundi 28 août 2023, il est 21 heures. Il fait déjà nuit, il pleut, et il commence à faire froid. Je déambule à pied dans Chamonix pour rejoindre le parking des navettes en partance pour Courmayeur.
23 heures : Courmayeur. Toujours un bonheur d’être là. J’adore Courmayeur. Je n’y ai que des bons souvenirs. C’est le départ du Tor des Géants. Et cette année, la TDS partira exactement du même endroit, avant ce fameux rond-point. Le speaker nous annonce que le départ est retardé car toutes les navettes ne sont pas encore arrivées. Nous restons assis sur le bitume, et, oh surprise, Mme Catherine Poletti elle-même fend la foule pour nous saluer et serrer la main à ceux qui le souhaitent. C’est sympa. Je n’ose pas, je ne saurais pas quoi lui dire. Pour tout vous dire, je commence à vraiment me geler assis par terre.
Top départ à minuit 40
Enfin, nous partons sur une musique qui n’est plus celle de Gladiateur (édition TDS 2021), dommage car j’ai tellement écouté ce titre que je suis un peu déçu, c’est sûr ! Je crois que nous entendons la musique du film Pirates des Caraïbes (à confirmer, mais je n’aime pas ce nouveau choix). La température n’est pas celle des Caraïbes en tout cas. Après la grande traversée de Courmayeur, ce n’est pas le col de l’Arp qui nous attend (clin d’œil à ceux qui connaissent), mais une autre pente, de ski celle-là. Mes sensations ? Elles ne sont pas terribles sur cette piste de 4×4. Je me fais dépasser par des coureurs plus en forme que moi. En fait, je n’ai pas le même tonus qu’en 2021, où je montais comme une balle en plein soleil (le départ était donné l’après-midi) après avoir avalé mon cappuccino à Dolonne (lieu de départ à l’époque).
Je ne m’inquiète pas trop. En fait si, mais je ne me l’avoue pas ! La température baisse assez brutalement, et je commence à avoir des petits problèmes de « j’ai très mal à mes phalanges malgré mes gants de ski ». J’arrive à 2h55 du matin à l’arête du Mont Favre en 672e position. C’est déjà dur, mais le plus dur est à venir.
Sur le faux plat qui longe le lac Combal, je n’arrive pas à suivre le rythme. J’alterne tout petit trot avec marche rapide. Je me fais doubler par paquets. Je pointe en 803e position à 3h36 du matin au ravito du lac. Il se met à neiger maintenant et le froid est intense.
La neige est de la partie pour la montée vers le col Chavannes
J’assiste à un spectacle surréaliste. Au pied de la montée du col Chavannes, des coureurs sont déjà complètement frigorifiés. Certains se font frictionner pour être réchauffés. Cela dit, je suis surpris par leur équipement : une seule couche et une Gore-Tex à la Mickey (sac poubelle). La montée se passe mieux pour moi. Mais mes phalanges, sous mes gants de ski, commencent à me brûler de froid. Il neige assez fort, et on se croirait en plein hiver lors d’une SaintéLyon, sauf qu’en l’espèce, nous sommes à 2500 mètres d’altitude. J’apprendrai plus tard qu’à ce moment précis de la course, le ressenti était de -10 degrés. Il me tarde d’atteindre le sommet pour redescendre et me réchauffer. Nous sommes toujours à la queue leu leu. Il est 4h49 du matin quand je bascule de l’autre côté du col ; je pointe en 677e position.
C’est long ce nouveau parcours jusqu’au Petit Saint Bernard !
Il s’ensuit une très longue descente, hyper roulante, longue, longue, mais très longue, et plutôt casse-gueule la nuit tellement elle est monotone et qu’un moindre faux pas peut vous envoyer dans le décor.
Je ne reconnais pas le parcours, que je trouve beaucoup plus long qu’en 2021. Il ne neige plus, c’est déjà ça. L’aube est là et je suis toujours très loin du col du Petit Saint Bernard. J’arrive poussivement, fatigué et affamé, à 7h28 du matin, en 761e position. Il fait froid, je ne peux pas m’arrêter longtemps de peur de me transformer en glaçon. Je file très vite pour me réchauffer dans la descente en direction de Bourg-Saint-Maurice.
Le plus vite possible vers la vallée
Plus de souvenirs sur cette descente, qui ne présente aucun intérêt, si ce n’est celui de se réchauffer.
Le plat dans la vallée est très usant. Mais il fait presque chaud et c’est déjà ça de gagné. Je ne m’attarde pas dans cette base de vie ; je suis contrôlé pour le matériel obligatoire. Je suis surpris de ne pas être capable de changer ma batterie pour ma frontale Stoots ; je demande donc l’aide de ma contrôleuse d’équipement pour ce faire, car j’ai toujours les doigts engourdis par le froid de la nuit terrible que je viens de passer. Je sors de BSM à 9h58 en 689e position.
Parcours de replis et retour vers le future froid
Après une montée assez sèche, j’emprunte le parcours de repli, qui sera d’un ennui patenté. Je cours (enfin, je trotte) en grande partie sur le bitume sous un ciel hyper gris, avec un crachin qui nous accompagnera toute la journée, à l’exception de 15 minutes de grâce (j’y reviendrai).
Que dire de plus sur cette matinée ? J’ai froid, je suis mouillé ; sur la dernière portion de route, je suis contraint de courir pour ne pas me refroidir jusqu’au Cormet de Roselend à 13h43, lieu que j’avais imaginé plus magique et que je découvre avec tristesse, tellement en décalage par rapport à ce que j’avais projeté. Le directeur du Tour de France considère que c’est le plus beau passage du Tour… Faudra le faire en vélo alors… et non en chaussures de trail.
Enfin le moment de grâce !
Il ne faut pas croire, tout arrive sur un Ultra. Et ce moment de grâce va arriver sur cette portion de parcours creusé le long d’une falaise à quelques encablures de La Gittaz. Et franchement, cela valait le coup de vivre tout ça… pour ça. Des rayons de soleil percent le plafond de nuages pour éclairer de manière magique un paysage venant tout droit du Seigneur des Anneaux. Magique ! Est-ce cet endroit que l’on nomme le chemin du curé ? C’est magnifique, cette lumière post-orage.
Mais cela ne va pas durer.
Je pointe à La Gittaz en 603e position et il est 15h47.
La piste de boue qui glisse, l’estomac qui brûle
Le parcours en descente est hyper boueux, à un point tel qu’il est dangereux. Les chaussures de trail, même avec des crampons de 30 mm, ne peuvent pas accrocher et il n’y a absolument rien dans ce paysage d’alpage pour se tenir à quoi que ce soit. Je cours sans bâtons, comme d’habitude, mais je ne suis pas certain qu’ils seraient d’une quelconque utilité dans ce single track glissant comme une patinoire. Il ne faut pas tomber, sinon on se relève complètement crotté, sans vêtements de rechange, surtout les gants !
Et puis vient la descente plus sèche en direction de Beaufort ; le temps est un peu plus clément. Mais je fais une erreur qui va me coûter cher. Juste avant l’amorce de la descente, je trouve sur la table du pointage une barre de Naak ; je la dévore en 2 minutes. Hélas, je ressens des brûlures d’estomac qui vont m’accompagner durant la quasi-totalité de la descente jusqu’à Beaufort. Je cherche un petit pré pour m’allonger sur le côté, pour faire passer cette brûlure. J’enlève mes gants, j’essaie de masser au niveau de l’estomac. Rien n’y fait, je me tords pour essayer de faire passer. Je vais me faire dépasser par de nombreux coureurs. Je donnerais n’importe quoi pour faire passer la douleur. Mon sac de change pour un soulagement de ma douleur à l’estomac. Je fulmine contre le fabricant, sponsor de l’événement, pour avoir conçu des barres qui passent si mal.
Et puis cela passe sans trop savoir ni quand ni comment.
La nuit tombe lorsque je suis au niveau du sous-bois.
J’arrive à la base de vie de Beaufort à 20h35, j’en ressors à 21h04 en 567e position.
Deuxième nuit, de mal en pis
Beaucoup de coureurs abandonnent à Beaufort en raison des conditions climatiques qui les ont rincés. Ils n’ont pas de regrets à avoir selon moi. Car en ce qui me concerne, la deuxième nuit sera plus « frigorifiante » que la première.
J’apprécie cette portion du parcours, car je me rapproche d’un sentier très familier, que j’arpente en hiver lorsque je réside au col des Saisies, au-dessus d’Hauteluce. Il s’agit du « chemin de crête » le long du Mont Clocher, qui passe à quelques dizaines de mètres du restaurant d’altitude appelé Le Patafan, qui a une vue exceptionnelle sur le Mont-Blanc. D’accord, c’est la nuit et on ne voit absolument rien, mais ce sentier me réconforte car il m’est familier.
Alerte Rouge
Il est 1 heure du matin. Le sentier est boueux, j’ai les pieds mouillés, il fait très très froid. Curieusement, ma Gore-Tex et mon pantalon imperméabilisé ne jouent plus leur rôle. L’hypothermie se rapproche dangereusement ; dans ma tête, le mode panique se met en marche. Sur une échelle de 1 à 5 (5 étant l’alerte maximale, « allo l’hélico ! »), je dépasse le niveau 4. Il faut impérativement que j’arrive au prochain ravito, dont j’aperçois les lumières, là-bas tout au loin. Comme un phare. Sauf qu’il est encore assez loin. Je cours, les jambes à mon cou sur ce sentier pour 4×4. Tout là-bas, c’est le refuge de la Remontée du Signal. Vite, vite, il faut que j’arrive pour me réchauffer impérativement.
Enfin, j’y suis. Je pointe à 2h48 en 334e position. Il y a de la lumière, il fait chaud – un peu – il y a de la chaleur humaine, même si les têtes des coureurs sont en berne. Un peu une ambiance fin du monde. Je mets une polaire, tout ce qu’il me reste dans mon sac. Et vite, je repars pour la descente vers les Contamines ; seul moyen de vraiment me réchauffer, c’est de changer d’altitude.
Descente vers les Contamines en mode combat
Finalement, je vais me réchauffer assez vite.
Dans le sous-bois, j’ai quelques hallucinations. Je vois des nains de jardin dans les arbres. Ne me demandez pas comment cela est possible.
Le faux plat est très très long, je ne relance pas vraiment. J’ai besoin de souffler un peu.
L’arrivée est très belle. Il y a une belle lumière, des lanternes au sol.
J’entre dans le ravito, assez rasséréné, à 4h40 en 331e position.
La fin est proche, car je sais qu’il ne reste qu’une seule vraie difficulté. Une histoire de col du Tricot. Mais bon, on n’en fera pas toute une machine à coudre.
Last one
Je trouve finalement que cette première montée n’est pas si difficile que cela.
Hélas, en fait la vraie difficulté de ce col de Tricot, c’est après la cuvette. On doit redescendre dans un trou avant de devoir monter cette muraille dont je vois toutes les frontales jusqu’à son sommet.
Pas simple, cette montée.
J’ai décidé de ne pas relever la tête et de monter en suivant un rythme de sénateur. On ne va pas lâcher si près du but.
L’aube est là.
C’est beau, alors profitons-en.
Les derniers hectomètres sont difficiles, car très boueux ; j’ai du mal à terminer sans glisser et reculer dans la pente. Je dois m’accrocher à des herbes pour ne pas tomber en arrière.
Et puis c’est la libération, une fois le col passé à 7h15 ! Terminées les difficultés ! Ce col de Tricot à l’aube, c’est comme un « petit » Malatra. Je ressens une vraie décharge de dopamine. J’exulte.
Le reste, ce n’est que du bonheur.
Que du plaisir pour terminer
Le reste du parcours jusqu’aux Houches est juste magnifique. C’est sauvage, alpin, minéral, et puis le ciel s’éclaircit avec un magnifique soleil. Quelle belle récompense.
J’arrive aux Houches à 9h12 en 284e position. Et je décide de prendre mon temps pour complètement me changer : enlever le pantalon et la Gore-Tex à 450 g, qui ne sont plus appropriés étant donné les nouvelles conditions climatiques. Presque la canicule ! J’appelle la famille pour leur dire « j’arrive, tenez-vous prêts ! ». Si j’ai fait tout cela, c’est pour la photo finish que je rêve de voir sur mon piano à Paris. Je vais arriver à 10h37 après 33h57 minutes de course, en 301e position.
Et bien, la voilà, la photo finish. « Tout un Ultra Trail pour une photo ! »
Cette course n’était pas prévue au programme, mais comme j’étais dans le Vercors pour la semaine et que les dates correspondaient, je me suis finalement inscrit sur un coup de tête fin juin.
Alors, 160 km ou 180 km, ce 160Xtrem ou 180Xtrem ? En réalité, ce ne sera ni l’un ni l’autre. Le parcours est raccourci en raison des fortes pluies prévues dans la nuit du samedi au dimanche. Le parcours final sera de 162 km pour un dénivelé toujours supérieur à 11 000 mètres.
Vendredi 19 juillet 2024 : départ à Seyssins, parc François Mitterrand à 9 heures du matin.
J’ai un dossard avec le numéro du chiffre de la bête à un chiffre près, ce qui me met vraiment en confiance.
Le départ est donné, nous sommes 325 coureurs à nous élancer rapidement (comme toujours) et à arpenter une courte voie bitumée avant d’emprunter très vite le sentier. Je ressens de bonnes sensations.
J’ai un protocole d’alimentation très bien rodé : 1 gel + 0,33 cl de boisson énergétique Maurteen chaque heure. Pour les ravitaillements, c’est toujours le Coca qui me convient si bien (3 gobelets).
Saint-Nizier de Moucherotte km 12
Arrivé à Saint-Nizier, une ambiance infernale attend les coureurs, c’est assez impressionnant d’ailleurs. Je regrette que ma petite famille basée à Autrans n’ait pas organisé le déplacement, mais nous ne connaissions pas le parcours. Je serai seul jusqu’à la fin de ma course.
Cela continue de bien grimper le long d’une piste de ski. Nous empruntons également un tronçon vertical de 50 à 100 mètres en marches d’escalier le long d’une installation de tremplin olympique (à vérifier) datant des JO de Grenoble 1968. Où est Jean-Claude K. ? (private joke avec mon fils à qui j’ai conté les exploits de notre grand champion sous ce pseudo/diminutif). De toute manière, nous sommes encore très très loin de Chamrousse et de sa piste de descente olympique.
Nous prenons encore de l’altitude et j’aime me retrouver dans un paysage plus minéral (sans arbres) au sommet (ou presque) du plateau du Vercors lorsque nous touchons l’antenne du Moucherotte, avec une vue exceptionnelle sur la vallée de Grenoble.
Nous redescendons sur une piste de 4×4 alors que le soleil s’est définitivement caché sous les nuages, et c’est tant mieux. Objectif : les hauteurs d’une piste de ski au-dessus de Lans-en-Vercors.
Lans-en-Vercors km 22 et cumul de +1800 mètres
Encore une belle ambiance, de supers bénévoles et un très sympathique ravitaillement. Je ne m’y attarde pas et je tâche toujours d’avoir mes deux flasques remplies à bloc. Finalement, je consomme à peine 1,5 flasque entre chaque ravitaillement. C’est la première fois sur une course que je porte une 3ème flasque remplie au maximum depuis le départ, contre mon dos dans le sac, qui ne me sert qu’à être conforme au règlement d’avoir 2 litres d’eau. Je fais un aparté concernant les flasques. En fait, j’ai 3 flasques de 0,5 litre remplies à ras bord, donc le compte n’y est pas vraiment, mais pour être honnête, est-ce vraiment possible d’avoir sur soi 2 litres ? Et étant donné les distances entre les ravitaillements, est-ce vraiment possible d’être à ce point aux abois et de « devoir boire 2 litres » ?
Je connais la montée vers le Pic Saint-Michel, un point de vue magnifique sur la vallée de Grenoble. Les sensations sont toujours au top.
Pic Saint-Michel km 26 et cumul de +2400 mètres
Les sensations sont toujours à leur apogée. La descente qui suit est très pentue. Nous devons descendre d’une traite 1600 mètres de dénivelé négatif avec un degré de pente quasiment à pic. Les Speedgoat 5, avec seulement 150 km au compteur, accrochent très bien sur le sentier parsemé de cailloux.
J’arrive à Saint Paul de Varces à 14h55 jusque là tout va bien.
Saint Paul de Varces km 33 et cumul de +2633 mètres
La température ne me gêne pas, le ciel est toujours bien encombré, j’ai mes lunettes de glacier. Donc je ne souffre absolument pas. Commence une traversée du désert dans la vallée. Le prochain massif, le Taillefer, est encore très loin. Le parcours emprunte en partie de très courtes portions bitumées, nous traversons des petites communes plus ou moins jolies et endormies. Je rejoins assez vite, à 16h22, le ravitaillement de Vif dans la vallée au pied du géant Taillefer.
Vif km 40 et cumul de +3129 mètres
Et je commence à arpenter un gros morceau, la pente est rude, son degré est sur la fin de +30%. C’est en sous-bois et c’est assez brutal. Le soleil commence à se frayer un chemin entre les nuages. Cela commence à cogner, heureusement nous sommes en fin d’après-midi. Et nous arrivons dans un petit coin de paradis au bord d’un lac. Il s’agit de la commune de Laffrey. Il est 19h23. Enfin le paradis !
Laffrey km 56 et cumul de +4264 mètres
Le parcours attaque directement une nouvelle ascension qui n’est pas désagréable, la vue sur le lac en début de soirée est juste magnifique. Mais c’est pour moi le début des grosses difficultés. Petit à petit, l’énergie va commencer à me faire défaut.
On attaque une des plus grosses difficultés de cet Ultra : la montée du Pas de la Vache. Il fait désormais nuit : allumage des frontales. Cela commence à être très minéral et alpin, comme je l’aime. On aperçoit une très imposante paroi rocheuse, on la devine sur notre gauche. Je vais commencer à manquer très significativement d’énergie comme jamais. Je me fais dépasser par plusieurs coureurs, ce qui a pour effet de me donner un coup de poignard à chaque fois, essayant en vain de suivre leur sillage. Finalement, bon an mal an, j’atteins le sommet à 23h35 : je suis sérieusement entamé. Même si je passe dans le Top 100 à ce moment de la course… je suis cuit.
Sommet du Pas de la Vache km 73 et cumul de +6186 mètres
Il y a une descente hyper technique. Elle est tellement périlleuse qu’un bénévole est placé pour nous avertir que c’est risqué et qu’il faut bien tenir la corde qui est positionnée. Ensuite, le parcours emprunte, on le perçoit, on le sent mais on ne le voit pas, un magnifique plateau qui me fait penser au Val d’Aoste sur le Tor des Géants. C’est très certainement splendide de jour. Mais j’aime aussi arpenter ces plateaux de nuit, c’est un peu magique.
Le parcours du plateau de ce massif passe ensuite dans les sous-bois, c’est assez surprenant. On dirait un parcours type « chemin de piste pour les enfants », sans aucune difficulté. Je suis derrière une coureuse très sympathique avec laquelle je converse. On aborde le sujet des enfants en randonnée. Elle me donne des conseils sur le choix d’un itinéraire, ayant des enfants qui ont plus de 10 ans désormais et les ayant initiés assez tôt aux randonnées en montagne. Et j’apprendrai plus tard que cette coureuse, dont je n’ai à aucun moment vu le visage, sera la deuxième féminine toutes catégories de cet Ultra. Nos chemins se sépareront au prochain ravitaillement, celui du Lac du Poursollet. Il est 1h12 du matin.
Lac du Poursollet km 80 et cumul de +6353 mètres
Je suis bien entamé. Je n’ai plus vraiment de souvenir de ce ravitaillement. La suite va être un énorme calvaire. Sur les quelques hectomètres de plat, j’ai le souvenir d’avoir une énorme envie de quiche lorraine avec plein de lardons, ou d’une salade de boulgour bien salée, ou encore d’une entrecôte. Je n’en peux plus des gels et autres boissons énergétiques. Mon estomac dit clairement non ! Il y a comme un ravitaillement sauvage à l’air libre, rien à manger de salé ??? Si, quelques 3 ou 4 tranches de saucisson… J’aimerais un énorme plat de pâtes comme sur le Tor des Géants ou encore de la polenta. Je suis désespéré.
Chalet de la barrière km 86 et cumul de +6941 mètres
Il reste une descente de la mort qui tue de -1300 mètres jusqu’à Rioupéroux. Et oui elle va m’achever.
À mi-pente, je ressens une absence d’énergie comme je n’en ai jamais connue. Je n’arrive pas à faire plus de 10 pas d’affilée. Dans le sous-bois, je suis contraint de m’appuyer contre les énormes rochers ou troncs d’arbres en appuyant mon front contre mon avant-bras. Parfois, je suis même obligé de m’asseoir, de m’agenouiller. Ce vide énergétique, ce black-out est le pire que j’ai jamais connu. Je me demande combien de temps je vais mettre pour arriver à la base vie. Je me fais dépasser par plusieurs coureurs dont j’entends le cliquetis des bâtons. C’est d’ailleurs une des questions que me pose un coureur : « Tu n’as pas de bâtons ? » Je n’en ai jamais eu, mais en l’occurrence, cela m’aiderait bien.
Enfin, je perçois la route bitumée, la délivrance. Le ravitaillement n’est pas encore là, il reste un petit kilomètre. J’ai plus de facilité sur le plat désormais, même si dans ma tête, j’ai pris ma décision depuis longtemps déjà. C’est fini, je rends le dossard. La perspective de faire le KV le plus difficile du parcours juste après me pétrifie. J’en suis totalement incapable. Il est un peu plus de 5 heures du matin quand j’arrive dans la base vie de Rioupéroux, je pointe à la 99ème place mais je suis dernier dans ma tête.
Je m’assois sur un banc. J’ai besoin d’une soupe de vermicelle et de pâtes.
On devine le petit jour, l’aube naissante. Quant à moi, je suis sur le déclin.